Japon: Le casse-tête de la visite de Donald Trump au tournoi de sumo

JAPON Le président américain doit assister fin mai au dernier jour du tournoi de sumo à Tokyo, mettant en effervescence les instances de cette discipline japonaise millénaire

Mathias Cena

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Des lutteurs de sumo participent à une cérémonie au sanctuaire Yasukuni, à Tokyo, le 15 avril 2019.
Des lutteurs de sumo participent à une cérémonie au sanctuaire Yasukuni, à Tokyo, le 15 avril 2019. — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • Donald Trump, en visite d'Etat au Japon fin mai, doit assister au dernier jour du tournoi de sumo, qui commence ce dimanche.
  • Habitué aux visites de l'empereur, l'événement doit cependant mettre en place des mesures de sécurité jamais vues.
  • Certains accusent le Premier ministre japonais d'utiliser la discipline traditionnelle pour afficher sa proximité avec le président américain.

De notre correspondant à Tokyo (Japon),

La nouvelle a fait le tour des médias fin avril : lors de sa visite d’Etat au Japon, du 25 au 28 mai, Donald Trump a prévu, en plus de sa rencontre avec le nouvel empereur Naruhito, d’assister au dernier jour du tournoi de sumo, événement de quinze jours organisé à partir de ce dimanche à Tokyo. Cette étape du programme présidentiel a plongé dans l’effervescence l’Association de sumo, qui doit gérer pour la visite de cet invité exceptionnel un dispositif de sécurité qui ne l’est pas moins.

Le Kokugikan, salle de 11.000 places où se déroulent les tournois à Tokyo (trois des six tournois annuels du pays ont lieu dans la capitale), reçoit périodiquement la visite de l’empereur ou de membres de la famille impériale. Par le passé, le prince CharlesJacques Chirac, et des stars étrangères comme Sharon Stone, Sylvester Stallone ou Paul McCartney, sont aussi venus se plonger dans l’ambiance de cette discipline empreinte de rites shinto, à mi-chemin entre sport professionnel et spectacle traditionnel. Mais les mesures de sécurité mises en place sortent cette fois de l’ordinaire.

L'empereur Akihito et l'impératrice Michiko ont assisté le 20 janvier 2019 à leur dernier tournoi de sumo avant l'abdication d'Akihito fin avril.
L'empereur Akihito et l'impératrice Michiko ont assisté le 20 janvier 2019 à leur dernier tournoi de sumo avant l'abdication d'Akihito fin avril. - Kaname Muto/AP/SIPA

 

Une « loge royale » pour les dignitaires étrangers

« Les visites de l’empereur ne sont pas officiellement annoncées à l’avance, explique à 20 Minutes Shoko Sato, journaliste et auteure spécialisée dans le sumo. Les spectateurs s’en aperçoivent le jour même en voyant les détecteurs de métaux à l’entrée et le tapis rouge que l’on déroule. » En plus de la fouille des sacs à l’entrée, les toits des immeubles qui surplombent le Kokugikan sont surveillés, la circulation interrompue aux alentours, et les services de sécurité iraient même jusqu’à envoyer des plongeurs inspecter le réservoir d’eau de pluie situé sous le bâtiment.

Même les jours de visite de l'empereur, les billets, mis en vente un mois environ avant le tournoi, ne sont pas nominatifs. Cette fois, une partie des spectateurs du dernier jour de la compétition, le 26 mai, ont pourtant dû fournir nom, adresse et numéro de téléphone, et ont été priés de se munir d’une pièce d’identité. « L’empereur et l’impératrice n’ont pas réellement d’ennemis au Japon, mais dans le cas du président des Etats-Unis, la menace est évidemment d'une autre ampleur », note Shoko Sato.

Au Kokugikan, le dohyo – podium d’argile où ont lieu les combats – est entouré de petits box carrés de quatre places, où les spectateurs s’installent sur des coussins pour regarder l’action. Il est aussi surplombé par des fauteuils classiques au deuxième étage. C’est là que prend place la famille impériale, dans une « loge royale » isolée des autres spectateurs et accessible par un ascenseur dédié. Lors de leur visite en 1986, le prince Charles et Lady Diana avaient trôné dans cet espace. Jacques Chirac, passionné de sumo, aurait lui effectué plusieurs incursions incognito en plus de ses visites officielles.

« Shinzo Abe veut mettre en scène sa proximité avec Trump »

Pour Donald Trump, cependant, pas de loge royale : les journaux japonais ont annoncé que le président américain souhaitait être assis au plus près de l’action, à quelques mètres seulement du dohyo, au milieu des spectateurs. Véritable casse-tête sécuritaire, le voeu du milliardaire aurait obligé les organisateurs à réserver également tous les box entourant celui du président pour son service de protection, ainsi que ceux situés le long de l’allée qui y mène.

Dans le petit milieu du sumo, on explique ce placement inhabituel par une raison qui aurait peu à voir avec la passion proclamée du républicain pour la lutte japonaise. « Dans la loge royale, il n’y aurait que Donald Trump et la Première dame américaine, accompagnés du président de l’Association de sumo, précise Shoko Sato. Le Premier ministre n’y aurait en principe pas accès. C’est donc lui, dit-on, qui aurait insisté pour un siège au premier étage, afin de s’afficher au plus près du président américain et de mettre en scène leur proximité. Côté américain, on préférerait sans doute que Trump prenne place dans la loge, beaucoup moins difficile à sécuriser ».

Cette stratégie de Shinzo Abe, lui-même rarement présent lors des tournois, provoquerait quelques froncements de sourcils dans le monde du sumo. « C’est une bonne chose que des dignitaires étrangers s’intéressent à des spectacles traditionnels comme le sumo ou le kabuki, mais là, on sent vraiment qu’Abe utilise le sumo à des fins politiques », note la journaliste.

Au Kokugikan, les spectateurs du premier étage sont assis sur des coussins dans des boxs, ceux du second dans des fauteuils classiques.
Au Kokugikan, les spectateurs du premier étage sont assis sur des coussins dans des boxs, ceux du second dans des fauteuils classiques. - Kaname Muto/AP/SIPA

 

« Les spectateurs pourraient jeter des coussins »

Angoisse supplémentaire pour la sécurité, Il est aussi prévu que Donald Trump monte après les combats sur le dohyo, un espace sur lequel l’ensemble des 11.000 places ont une vue plongeante, pour y remettre un trophée au vainqueur. « Les spectateurs pourraient jeter des coussins », s’inquiète une source gouvernementale auprès de l’agence nipponne Jiji. La pratique du lancer de coussins, officiellement interdite par les instances du sumo, est cependant régulièrement utilisée par le public pour manifester son excitation, par exemple lorsqu’un champion est renversé par un lutteur de rang inférieur.

Certains lutteurs ont fait part aux médias de leur excitation au sujet de la visite présidentielle, à l’image du yokozuna – rang suprême du sumo – Hakuho, qui a depuis déclaré forfait à cause d’une blessure au bras. « Derrière les déclarations officielles, les rikishi – nom des lutteurs de sumo – sont sans doute plus préoccupés par le stress supplémentaire causé par les mesures exceptionnelles de sécurité », pense Shoko Sato. Quant aux spectateurs, « certains seront ravis, en buvant du saké, de dire "regarde, c’est Trump !". Un peu comme s’ils voyaient Mickey à Disneyland ».