Daesh: Que dit la nouvelle vidéo d'Abou Bakr al-Baghdadi de la communication de l'Etat Islamique?

TERRORISME La vidéo du chef de l’Etat Islamique en dit long sur la nouvelle organisation du groupe terroriste, mais également sur sa communication

Jean-Loup Delmas

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Capture d'écran vidéo de propagande
Capture d'écran vidéo de propagande — Capture d'écran
  • Le chef de l’Etat Islamique a diffusé une vidéo dans laquelle il apparaît pour la première fois en cinq ans.
  • Cette vidéo tranche avec la communication habituelle de Daesh.
  • Elle montre la mutation que le groupe terroriste est en train de vivre.

Cinq ans qu’on ne l’avait plus vu en vidéo, deux ans qu’il n’avait pas parlé. Le chef de l’Etat Islamique Abou Bakr al-Baghdadi a diffusé ce lundi une vidéo où il apparaît et s’exprime sur la suite de l’organisation. Un évènement dans la communication de Daesh.

De toute évidence, la vidéo a été enregistrée récemment. « Entre le 9 et le 21 avril. Il y fait mention de l’attaque en Libye, à Fuqaha, par des forces de Daesh, mais la partie sur les attentats du Sri Lanka est enregistrée en audio, ce qui laisse imaginer que la vidéo fut tournée avant », estime Alain Rodier, directeur de recherche (terrorisme et criminalité organisée) au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R).

Deuxième apparition en cinq ans

Et si la vidéo a un tel impact, c’est parce que ce n’est que la deuxième apparition en vidéo du chef du califat en cinq ans, comme le rappelle Marie Kortam, sociologue, membre du Conseil arabe pour les sciences sociales et chercheuse associée à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), ayant écrit de nombreux ouvrages sur la radicalisation : « La première et la dernière fois en public en 2014 à Mossoul, où il a proclamé le "califat" de l’EI. L’organisation avait alors le fonctionnement d’un État et a pu contrôler les vastes régions de l’Irak et de la Syrie, peuplées de 7 millions d’habitants. »

Puis arrive la vidéo de ce lundi, où la situation est toute autre : « Cette vidéo vient après deux événements importants, poursuit Marie Kortam. L’annonce de certains médias, en février dernier, de son assassinat alors qu’il est bien vivant. Le deuxième est une tentative de coup d’État contre lui. Des membres étrangers de l’organisation de l’État islamique ont mené une bataille de deux jours contre les gardes d’Abou Bakr al-Baghdadi, mais ont perdu la bataille et ont été tués dans les combats à al-Kashma, un village proche de Baghouz en septembre. »

Rare et impactant

Contrairement à Oussama Ben Laden, qui multipliait les prises de paroles et les vidéos le mettant en scène, le chef de l’Etat Islamique s’est donc montré extrêmement rare dans ses interventions. Une rareté qui a toujours fait la force et la faiblesse de la communication de l’Etat Islamique. Force, car chaque message est devenu un vrai évènement, largement relayé et médiatisé. Mais, revers de la médaille, difficile d’affirmer une autorité en se montrant si absent.

« Cette vidéo a clairement été faite pour les activistes de l’Etat Islamique, leur dire qu’il est encore là, et qu’il garde les commandes », ajoute Alain Rodier. D’ailleurs, le contenu n’est pas anodin : on y voit Abou Bakr al-Baghdadi avec trois adjoints en tenant de nombreux dossiers. Traduisez : « Je bosse et je supervise. »

Risque obligatoire

C’est d’ailleurs très probablement la raison de cette vidéo, continue le spécialiste : « Pour qu’il prenne un tel risque – car la vidéo sera épluchée par tous les services secrets du monde à la recherche de la moindre micro-information sur l’éventuelle localisation –, c’est que la situation n’était plus tenable et qu’il ne devait plus avoir le choix. Il devait réaffirmer son autorité et son leadership pour des activistes qui sentaient un flottement dans l’organisation de Daesh​. »

Un flottement incarné notamment par l’abandon des territoires en Syrie et en Irak et le retour à une activité plus tentaculaire, laissant de côté l’implantation territoriale et le « califat » terrestre. Une perte sèche qui empêche désormais l’Etat Islamique à ne plus compter sur ses seules actions, mais à repasser aux paroles, pour rassembler à nouveau ses adeptes.

Changement de stratégie

La vidéo entérine ce changement de stratégie : finie l’occupation territoriale, place aux foyers de guérilla partout dans le monde. « Alors que dans la première vidéo il faisait référence à l’organisation d’un État à Mossoul, dans la deuxième, il parle à ses prétendus partisans des organisations djihadistes d’Afrique de l’Ouest, d’autres pays et leur demande de prendre le relais », précise Marie Kortam.

C’est enfin également un changement de communication, loin des techniques révolutionnaires d’autrefois, comme le rappelle la sociologue : « La communication a toujours été l’arme de persuasion de Daesh pour élargir et renforcer sa "communauté imaginaire" et évidemment pour attirer et peupler son territoire de fidèles et de moudjahidines du monde entier. Cette communication ne se contente pas de discours. Plus important encore, elle est élaborée et accompagnée de nouvelles technologies, qui spectacularisent la mort, les mots et les images dans une redoutable efficacité et une construction de registre idéologique transcendant. »