Japon: Akihito, l’empereur «révolutionnaire», se prépare à abdiquer

JAPON Il a passé son règne à explorer son rôle de « symbole » de l’Etat, tout en se rapprochant du peuple

Mathias Cena

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L'empereur Akihito et l'impératrice Michiko au Palais impérial, à Tokyo, le 21 décembre 2018.
L'empereur Akihito et l'impératrice Michiko au Palais impérial, à Tokyo, le 21 décembre 2018. — HANDOUT / Imperial Household Agency / AFP
  • Akihito, le 125e empereur de l’histoire du Japon, abdiquera mardi.
  • Il a passé les trente ans de son règne à explorer et définir le rôle de « symbole » de l'empereur, fixé par la constitution d’après-guerre.
  • Marié à une roturière, plus proche du peuple, il a clairement marqué sa différence avec ses prédécesseurs.
  • Son fils, Naruhito, qui lui succédera sur le trône du Chrysanthème, devrait poursuivre dans la même voie.

De notre correspondant à Tokyo (Japon),

C’est (littéralement) une ère qui s’achève. Mercredi, Akihito laissera le trône à son fils Naruhito, devenant ainsi le premier empereur japonais à abdiquer en plus de deux siècles. Le souverain, aujourd’hui âgé de 85 ans, et qui occupe le « poste » depuis la mort de son père Hirohito en 1989, avait fait connaître en 2016 sa volonté d’abdiquer, exprimant notamment sa crainte que sa santé déclinante n’ait un impact sur ses fonctions et sur la société nipponne. Une décision en rupture avec l’usage au Japon depuis le début de l’époque moderne, en 1868, et à l’image d’un souverain qui n’a cessé de réinventer son rôle, et qui transmet à son successeur un habit d’empereur bien différent de celui qu’il a trouvé il y a trente ans.

Le renouveau a commencé très en amont de son accession au trône. En 1959, Akihito, alors prince héritier, surprend le pays en épousant une roturière, Michiko Shoda, la fille d’un riche industriel rencontrée sur un court de tennis dans la très chic station de sports d’hiver de Karuizawa, non loin de Nagano. Cette union, présentée comme un mariage d’amour, déclenche un « Michi-boum », nom donné à la vague d’engouement populaire autour de ce couple qui rafraîchit l’image de la famille impériale. En rupture avec l’usage, Akihito et Michiko élèvent eux-mêmes leurs enfants et la princesse prend la décision alors inouïe d’allaiter son fils, le futur empereur Naruhito. Elle se lève chaque matin aux aurores pour préparer le bento (panier-repas) qu’il emmènera à l’école.

Le prince Naruhito, alors âgé de deux ans, entre ses parents, futurs impératrice Michiko et empereur Akihito, le 20 octobre 1962.
Le prince Naruhito, alors âgé de deux ans, entre ses parents, futurs impératrice Michiko et empereur Akihito, le 20 octobre 1962. - AP Photo/Imperial Household Agency, HO

 

« Une existence plus proche de la vie des Japonais »

« Ce mariage a coïncidé aussi avec l’apparition de nouveaux médias au Japon », explique Hideya Kawanishi, maître de conférences en histoire à l’Université de Nagoya. Des tabloïds et hebdomadaires féminins, notamment, où le couple princier occupe une grande place, tandis que la télévision se développe dans l’Archipel. « Les jeunes générations leur ont réservé un accueil chaleureux, voyant dans ce couple considéré comme modèle une existence plus proche de leur propre vie », analyse le chercheur. La nouvelle princesse n’échappe cependant pas aux critiques, notamment de la part des conservateurs, et sa santé souffre, dit-on, du stress lié à sa relation difficile avec sa belle-mère, l’impératrice d’alors, et aux rumeurs qui courent dans les tabloïds.

Le 8 janvier 1989, au lendemain de la mort d’Hirohito, le Japon entre dans l’ère Heisei et Akihito devient le 125e empereur du Japon, dans des circonstances très différentes de celles qu’a connues son père lorsqu’il est monté sur le trône du Chrysanthème, soixante-deux ans plus tôt. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’empereur a en effet perdu tous ses pouvoirs. La nouvelle constitution du Japon, rédigée en 1947 sous l’occupation américaine, le définit désormais comme « le symbole de l’Etat et de l’unité du peuple ». Un rôle qu’Akihito a passé les trente ans de son règne à explorer et à développer.

« Akihito s’est adressé aux oubliés de la société »

En plus des « actes officiels » dictés par la Constitution, comme la nomination du Premier ministre et des membres du gouvernement, l’ouverture des sessions parlementaires ou la signature de documents, l’empereur multiplie les « actes publics » en se rendant auprès des victimes de catastrophes naturelles, en voyageant à l’étranger pour des visites d’Etat ou en rendant hommage aux victimes de la guerre. Sous l’influence de son épouse, le prince héritier s’était rapproché des gens, apprenant à leur parler, n’hésitant pas à leur parler et à les prendre par la main. Devenu empereur, il poursuit sur la même voie.

« Ses trois prédécesseurs depuis la fin du XIXe siècle étaient élevés à ce rang car les gouvernements de l’époque voulaient utiliser leur autorité et l’empereur était en quelque sorte un "robot" au service du gouvernement », explique Makoto Inoue, journaliste au quotidien Nikkei ayant couvert l’actualité de la famille impériale pendant quatorze ans. « Mais alors que son père était une quasi-divinité quand il a accédé au trône, note-t-il, Akihito s’est lui adressé aux minorités, aux oubliés de la société : les personnes handicapées, les seniors ou les victimes. »

L'empereur Akihito auprès de rescapés du tsunami de 2011, à Kamaishi, dans le Nord-Est du Japon, le 6 mai 2011.
L'empereur Akihito auprès de rescapés du tsunami de 2011, à Kamaishi, dans le Nord-Est du Japon, le 6 mai 2011. - TOSHIFUMI KITAMURA / AFP

 

L’empereur qui a « transformé le symbole en un être humain »

« A l’occasion de son cinquantième anniversaire de mariage, en 2009, Akihito a estimé que le rôle d’empereur après-guerre était davantage conforme à la tradition, exprimant son aspiration à être plus humain. Cette façon de penser ne plaît pas à tout le monde, note Makoto Inoue. Les conservateurs souhaiteraient qu’il ait une position "divine", comme son arrière-grand-père, l’empereur Meiji [1867-1912]. Akihito, qui les a ignorés, peut être qualifié de "révolutionnaire" ».

Alors que la Constitution interdit à l’empereur de se mêler de politique, il a exprimé à plusieurs reprises ses remords au sujet de la guerre et de la politique expansionniste du Japon dans la première moitié du XXe siècle, rejetant le nationalisme. Akihito refuse – comme son père avant lui – de se rendre au sanctuaire Yasukuni, où sont honorées les âmes des Japonais morts pour la patrie, mais aussi, depuis 1978, celles de quatorze criminels de guerre condamnés pour « crime contre la paix » lors du procès de Tokyo.

Sa volonté d’abdiquer, alors que la Loi de la maison impériale de 1889 stipule qu’un empereur ne peut monter sur le trône qu’à la mort de son prédécesseur, a obligé le gouvernement à faire passer une loi d’exception autorisant l’abdication, dont la dernière remontait à 1817, et à définir le statut de l’empereur retiré. Son fils Naruhito, qui régnera à partir de mercredi pendant l’ère nommée Reiwa, a déjà laissé entendre qu’il inscrirait son règne dans le sillage paternel, déclarant en 2017 qu’il comptait « continuer à prier pour le peuple et à être toujours près de lui en pensée, partageant ses joies et ses peines, comme mes parents l’ont fait ». Tout en continuant à explorer son rôle, à l’image d’Akihito qui, selon la formule de Makoto Inoue, « a transformé le symbole en un être humain ».