Commémoration du génocide arménien: Les victimes retrouvent «une forme d'existence, leur place dans l’humanité»

Armenie Ce mercredi, la France organisait la première journée de commémoration du génocide arménien du 24 avril 1915

Lucie Bras

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Commémoration du génocide arménien à Erevan, le 24 avril  2019.
Commémoration du génocide arménien à Erevan, le 24 avril 2019. — KAREN MINASYAN / AFP
  • La France est le premier pays européen à commémorer le génocide arménien.
  • Le 24 avril 1915, 600 intellectuels ont été interpellés et assassinés à Constantinople, capitale de l’empire Ottoman.
  • Les Arméniens estiment qu’1,5 million des leurs ont été tués de manière systématique par les troupes de l’Empire pendant la Première Guerre mondiale.

C’est une journée particulière pour les 500.000 Français d’origine arménienne. Ce mercredi 24 avril marque la première journée de commémoration du génocide arménien en France, promise en février par Emmanuel Macron. Cent quatre ans après le début d’un massacre qui a fait plus d’1,5 million de morts, cette célébration officielle marque une nouvelle victoire des Arméniens dans leur combat contre l’oubli et le négationnisme turc.

« C’est très fort. Ça récompense des années d’engagement, de difficultés, c’est une vraie avancée », se félicite Ara Toranian, coprésident Conseil de coordination des associations arméniennes de France (CCAF), qui a participé à la cérémonie de commémoration à la mairie de Paris ce mercredi. « C’est aussi une manière pour la France de s’approprier la souffrance d’une de ses composantes, la population arménienne. C’est prendre sa part dans ce qui est un crime contre l’humanité, et donc un crime contre elle-même », poursuit-il.

« Justice » pour les morts

Jusqu’ici, le souvenir du génocide était célébré « dans une grande solitude » par les Arméniens, rappelle Vincent Duclert, historien et professeur à Sciences-Po. Depuis 1965, l’Arménie commémore le 24 avril 1915, date à laquelle 600 intellectuels arméniens ont été assassinés à Constantinople (ancienne capitale de l’empire Ottoman devenue Istanbul) par le gouvernement.

Les Arméniens estiment qu’1,5 million des leurs ont été tués de manière systématique par les troupes de l’Empire pendant la Première Guerre mondiale. Née de l’Empire Ottoman, la Turquie d’aujourd’hui refuse toujours d’employer le mot de « génocide », évoquant des massacres réciproques sur fond de guerre civile et de famine ayant fait des centaines de milliers de morts dans les deux camps.

« Je crois que le négationnisme de la Turquie est un négationnisme d’Etat. Pour le réduire, il faut des réponses d’Etat, et c’en est une. C’est justice pour ces morts », ajoute Ara Toranian. « C’est un enjeu de mémoire. C’est important à la fois d’un point de vue politique, c’est dire à la Turquie "On n’oublie pas", et d’un point de vue personnel, pour le lien à la famille, au souvenir, à la mémoire », renchérit Julie Sauret, consultante pour des structures culturelles, qui a travaillé plusieurs années en Arménie.

Une parole retrouvée dans les familles

De la France à l’Arménie en passant par les Etats-Unis, où vit aussi une importante diaspora, les morts et disparus laissent à leurs descendants un passé lourd à porter : noms transformés, jeunes femmes converties de force, disparitions organisées… Un traumatisme familial greffé à l’arbre généalogique. « La mémoire est restée au niveau très intime du cercle familial. Dans les années 1960, la parole a été retrouvée avec les nouvelles générations », abonde Philippe Videlier, historien au CNRS et auteur du livre Nuits turques. « Le propre du génocide, le fait d’exterminer les gens pour ce qu’ils sont, c’est de créer un traumatisme qui dépasse les victimes et qui se transmet de génération en génération. Le fait que cette mémoire soit reconnue, ça leur redonne une forme d’existence, leur place dans l’humanité. »

Et dans les livres d’histoire. Cette avancée dans le combat mémoriel ouvre en effet de nouvelles perspectives pour l’éducation des plus jeunes, pour la mémoire collective. « Cela permet de faire avancer la connaissance, de mieux accompagner l’enseignement dans les écoles, de susciter des recherches en master, en doctorat, pour amener des éditeurs à publier des recherches. Cela crée un espace d’intérêt, une audience sur le sujet », souligne Vincent Duclert.

Avec la France, une longue histoire commune

L’engagement français renforce aussi des liens déjà forts entre l’Arménie et la France, où se dressaient déjà des monuments en hommage au génocide arménien. « C’est une histoire d’amour qui continue, qui est inscrite dans le temps, dans les siècles. Tellement de Franco-Arméniens ont à la fois servi l’Arménie et la France. Ce sont deux entités qui portent des valeurs communes comme les droits de l’Homme », rappelle Ara Toranian.

Une commémoration d’autant plus symbolique que les autorités turques ont interdit ce mercredi un rassemblement d’Arméniens à Istanbul. Les forces de l’ordre ont dispersé une centaine de manifestants, dont une délégation internationale, qui avait prévu de se rassembler devant l’ancienne prison, aujourd’hui Musée des arts islamiques, où furent détenus les premiers Arméniens arrêtés le 24 avril 1915. « Ça fait neuf ans que les commémorations du génocide arménien sont organisées ici, c’est la première fois qu’il y a une interdiction des autorités », a expliqué à l’AFP Benjamin Abtan, président de l’Egam (European Grassroot Antiracist Movement), dénonçant une « insulte à la mémoire » des Arméniens.