Soudan : Pourquoi les femmes sont-elles au cœur de la révolte?

EMANCIPATION Les femmes occupent une grande place dans les manifestations au Soudan qui ont contribué à renverser le président Omar el-Béchir. Un rôle historique qu’elles ont toujours joué dans la société soudanaise

Jean-Loup Delmas

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Une femme soudanaise, symbole des manifestations
Une femme soudanaise, symbole des manifestations — Alaa Salah
  • La révolte gronde au Soudan, où le président a été démis de ses fonctions par l’armée ce jeudi.
  • Les femmes sont en première ligne de cette révolte, notamment d’un point de vue médiatique.
  • Pour Marc Lavergne, expert du Soudan, cela s’explique par le rôle prégnant qu’elles jouent dans la société.
     

C’est l’image symbole de la révolte soudanaise qui gronde depuis des semaines : une femme vêtue de blanc perchée sur une voiture et qui harangue la foule de manifestants.
Une photo qui a fait le tour du monde, alors que le président Omar el-Béchir a été démis de ses fonctions ce jeudi, renversé par l’armée. Pourtant, à en croire Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Soudan, l’image n’a rien d’incroyable : « Ce que je trouve étonnant, c’est que les gens soient étonnés, rigole-t-il. Il n’y a rien d’exceptionnel au Soudan à voir des femmes être en première ligne. »

Des femmes historiquement très actives dans la société

Expert du pays, il explique que les femmes sont présentes dans toutes les couches de la société : « Lorsque j’enseignais à l’université à Khartoum, la capitale, j’avais plus d’élèves femmes qu’hommes. Elles participent à la vie active de la société, à la hiérarchie des entreprises... En politique, elles sont également au premier plan ou occupent un rôle très important. Tout comme dans la scène artistique et culturelle. »

Et cette présence féminine dans la société ne date pas d’hier, puisque c’est le cas même chez les tribus. De fait, notre étonnement à voir une femme prendre cette stature au Soudan viendrait d’une vision biaisée et mal comprise du pays : « On a en Europe une vision simpliste de ces sociétés où on s’imagine les femmes forcément reléguées au second plan, alors qu’elles ont toujours joué et assumé les premiers rôles. Dans les tribus, c’était elles qui s’assuraient de l’éducation des hommes et leur apprenaient l’art de la guerre. Elles n’ont jamais été dévaluées. »

Une dictature qui veut « remettre les femmes à la maison »

Si présentes et actives dans la société jusqu’alors, les femmes furent cependant parmi les premières victimes du régime. « Toutes les dictatures cherchent à réduire le rôle des femmes et à "les remettre à la maison" », explique le chercheur. Il cite notamment le régime hitlérien, où les femmes étaient conditionnées maison-enfant-église. Un exemple pas choisi au hasard : « C’est important de rappeler que ce n’est pas propre aux dictatures islamiques de vouloir asservir les femmes. C’est l’un des buts de n’importe quel régime totalitaire. »

Des femmes aujourd’hui en première ligne dans les manifestations, y occupant une place prépondérante. De là à parler actuellement de révolution féministe​, il y a un (gros) pas que le chercheur se refuse à franchir : « Ce serait exagéré de la qualifier ainsi. Le régime durait depuis des décennies, et appliquait sa politique restrictive pour les femmes depuis son installation sans que cela n’est fait bouger les lignes auparavant. La révolution en cours vient d’une faillite économique et financière du Soudan, qui concerne les femmes comme les hommes, bien plus qu’une lutte pour l’émancipation de femmes. Ce qui les a fait sortir dans la rue, c’est la crise financière, pas leurs conditions dans la société. Elles en profitent désormais pour revendiquer des libertés, mais ce ne fut pas l’étincelle déclencheuse. »

Même si certains symboles restent forts, notamment cette fameuse femme arguant la foule sur la voiture. Mais moins par sa stature au-dessus de la masse (et des hommes) que par ses vêtements : « Ce qui m’a marqué sur cette photo, c’est son habit blanc. Le régime voulait imposer la "pudeur" d’habits voilés et noirs dans un islamisme radical d’affichage. Lors des manifestations, les femmes remettent des vêtements colorés traditionnels, ou du blanc, loin du noir imposé. »