Peine de mort: «On est quand même dans un mouvement qui tend à l’abolition», se réjouit Amnesty

INTERVIEW Anne Denis, la responsable de la commission « Abolition de la peine de mort » à Amnesty International France, revient sur le rapport que l’ONG publie sur le sujet

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Des militants d'Amnesty international manifestent contre la peine de mort.
Des militants d'Amnesty international manifestent contre la peine de mort. — Sakchai Lalit/AP/SIPA
  • Comme chaque année, l’ONG Amnesty International publie son rapport sur la peine de mort dans le monde.
  • L’année 2018 est un record : jamais depuis au moins dix ans aussi peu de condamnations à morts ont été exécutées.
  • Chaque année, la peine de mort recule, même dans des pays très portés sur la peine capitale.

Six cent quatre-vingt-dix peines de morts ont été exécutées en 2018 dans le monde. Six cent quatre-vingt-dix personnes sont mortes « légalement » après une décision de justice de leur pays. C’est beaucoup. Mais c’est néanmoins, d’après Amnesty International qui donne ces chiffres dans son traditionnel rapport annuel, le chiffre le plus bas depuis au moins dix ans. Sur seulement un an, la réduction est même de 31 %.

On est bien sûr loin d’une abolition de la peine de mort à l’échelle de la planète, mais pour Anne Denis, qui suit le sujet pour Amnesty International France, la tendance, pour l’instant jamais démentie, est favorable, y compris dans des pays qui exécutent beaucoup. 20 Minutes l’a interrogée pour décrypter ce phénomène…

Cette année vous tirez un bilan plutôt positif dans votre rapport sur la peine de mort ?

Le nombre d’exécutions a beaucoup diminué, de près de 30 % par rapport à l’année dernière. Il y a eu des diminutions en Irak et en Somalie, etc. Et une très forte baisse en Iran. En 2018, 20 pays ont exécuté des peines de mort alors qu’en 2016, il y en avait eu 23. De ce côté-là c’est plutôt positif. Du côté des condamnations à mort on a un chiffre qui est à peu près stable par rapport à l’année dernière. Cependant, on pense qu’il y a eu en réalité un peu plus de condamnations parce que nous n’avons pas eu les chiffres de certains états qui condamnent allègrement à mort.

Quelle est votre méthode de comptage ?

La vérification se fait soit par les annonces officielles des Etats et on recoupe par d’autres éléments. Soit dans les médias, puis on revérifie sur place par différents canaux. Soit par les familles de condamnés qui nous font part des exécutions, car dans certains pays les familles ne sont prévenues qu’a posteriori. Mais cela ne veut pas dire qu’on a une vue absolument exacte que tout ce qui se passe dans le monde. Ce sont les chiffres qui ont pu être vérifiés par Amnesty International. C’est pour ça qu’on met toujours dans le rapport on dit que c’est toujours le minimum. Par exemple en Chine on n’a pas de données, car c’est un secret d’Etat, on ne donne donc aucun chiffre.

On est donc sur un chiffre à la baisse inédit depuis au moins dix ans. Mais dans cet intervalle il y a aussi eu de fortes augmentations. Qu’est-ce qui peut nous faire dire si cette baisse est structurelle ou conjoncturelle ?

On est quand même dans un mouvement qui tend à l’abolition. On a un pays de plus en 2018 qui a aboli : le Burkina Faso. On a des pays qui décrètent des moratoires, ce qui est bon signe car c’est un premier pas vers l’abolition. La Gambie par exemple, a adopté un moratoire puis a ratifié ce qu’on appelle le deuxième protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, visant à abolir la peine de mort. L’intérêt de ce protocole c’est qu’il ne peut pas être dénoncé. C’est-à-dire que quand vous l’avez ratifié, vous ne pouvez pas revenir en arrière. Vous pouvez encore condamner à mort, mais vous ne pouvez plus exécuter. La Malaisie a décrété un moratoire, l’Etat de Washington est devenu le 20e des Etats-Unis état à être abolitionniste. Donc il y a un mouvement, qui fait qu’à l’Assemblée générale de l’ONU, lors du vote [qui a lieu tous les deux ans] sur le moratoire sur la peine de mort [une résolution non-contraignante de l’ONU], on avait jamais eu autant d’Etat qui se sont prononcés pour : 121 sur 193. Globalement, donc, on a quand même un mouvement, quelque chose qui se dessine.

Vous notez aussi des évolutions favorables dans des pays historiquement très portés sur la peine de mort…

L’Iran est quand même le premier état exécuteur, proportionnellement à sa population. C’est notable qu’il y a une chute des exécutions en Iran. 50 % pour les exécutions que nous avons pu vérifier. Cela provient du fait que le pays a modifié sa législation sur les stupéfiants : la quantité de drogue susceptible d’entraîner la peine de mort est plus élevée. Il y a donc moins de petits délinquants qui sont condamnés et exécutés. Ce n’est pas pour ça qu’ils sont devenus des bons élèves.

Il y a aussi des retours en arrière. On a par exemple le Sri Lanka qui décide, après plus de quarante-six ans de moratoire de réintroduire les exécutions pour régler les problèmes de drogue. Du coup on fait beaucoup de lobbying auprès du Sri Lanka. Le président est en fait allé voir ce que faisait son ami le président philippin Rodrigo Duterte, il a trouvé que c’était formidable. Car Duterte, aux Philippines, un pays abolitionniste, essaye de faire promulguer une loi, votée par la chambre basse du parlement, qui réinstaurerait la peine de mort pour les infractions liées aux stupéfiants. Mais elle est bloquée par la chambre haute. Pour contourner ça, Rodrigo Duterte a recours à des exécutions extrajudiciaires. Mais la peine de mort, même sur les questions de drogue, ne règle rien : c’est toujours la même chose, ce sont toujours les minorités sociales et raciales qui trinquent.

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