Législatives en Israël: «L'enjeu est de savoir si le pays va encore se droitiser»

INTERVIEW 20 Minutes a interrogé Élisabeth Marteu, docteure en science politique de l'IEP de Paris, spécialiste du Proche-Orient, pour comprendre les enjeux des élections israéliennes

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, le 25 mars 2018 à Jerusalem.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, le 25 mars 2018 à Jerusalem. — ABIR SULTAN/AP/SIPA
  • Les Israéliens sont appelés dans les bureaux de vote ce mardi pour les législatives.
  • Benjamin Netanyahou, Premier ministre sortant, est le grand favori des sondages.
  • Élisabeth Marteu, docteure en science politique de l’IEP de Paris, spécialiste du Proche-Orient, explique à « 20 Minutes » d’où vient la droitisation de la société israélienne.

Les élections législatives israéliennes débutent ce mardi, dans un échiquier politique qui vire à droite toute. 20 Minutes a interrogé Élisabeth Marteu, docteure en science politique de l’IEP de Paris, spécialiste du Proche-Orient, pour comprendre les enjeux de ces élections mais également pourquoi la droite a le monopole des débats.

Quels sont les enjeux des élections israéliennes ?

Toute la question est de savoir s’il va y avoir un renouvellement politique ou pas. Cela fait dix ans que Benjamin Netanyahou est au pouvoir, et ces élections vont déterminer s’il va poursuivre son virage vers la droite radicale en faisant plaisir à l’électorat pro-colons. La politique israélienne va-t-elle encore se droitiser ? Le Likoud parle d' annexer les colonies en Cisjordanie, voire l’ensemble de la Cisjordanie, ce qui mettrait fin aux deux états.
On se retrouve actuellement dans un virage identitaire vers une droite xénophobe et renfermée sur l’identité juive, certains évoquant même une « guerre sainte ». La question est donc de savoir si le virage continue ou si Israël se retourne vers un centre droite-gauche plus mou, incarné par le parti Bleu et Blanc.

D’un point de vue extérieur, cela ressemble à des élections entre la droite et la droite…

On peut en effet dire que les élections se jouent entre une droite radicale, le Likoud, et une droite centriste, le parti Bleu et Blanc. Même si le parti Bleu Blanc est plus centriste gauche-droite, il est vrai que ce dernier a durci son discours, et se montre très sévère sur la question palestinienne, leur candidat se vantant même du nombre de « terroristes palestiniens » qu’il aurait lui-même tués. Même si le parti reste volontairement flou sur les solutions qu’il compte apporter.

Benjamin Netanyahou est annoncé comme grand favori, comment expliquer une telle cote de popularité ?

Benjamin Netanyahou a durci ses positions, à la fois par séduction électorale, mais aussi parce qu’il sait qu’il dispose à présent de l’accord de Washington. Il est beaucoup plus libre dans ses discours et ses positions depuis que c’est Donald Trump, et plus Obama, à la Maison Blanche. On assiste à un important changement de rhétorique, Benjamin Netanyahou faisant une campagne anti-presse, anti-mouvement associatifs des droits de l’homme, anti-Cour suprême. Son discours s’est radicalisé, et pas seulement sur la question palestinienne, mais également dans la manière dont il diabolise désormais la gauche et le parti Bleu et Blanc, l’accusant d’être pro-palestinien, ce qui n’a aucune vérité politique.

Il peut compter sur une base électorale fidèle et très solide, qui lui garde une totale confiance sur les questions sécuritaires, malgré les scandales d’éventuelles corruptions de la part du Premier ministre. Du coup même si les deux partis sont actuellement au coude à coude, les votes centristes ou de gauche de Bleu et Blanc semble avoir un réservoir beaucoup plus limité qu’à droite, ce qui va rendre la tâche très difficile pour le parti Bleu et Blanc.

Et la gauche dans tout ça ?

Le Parti travailliste, plus vieux parti politique du pays et le fondateur d’Israël, n’a actuellement que onze sièges accrédités. Voir un parti aussi historique et important dans cette situation en dit long sur la politique israélienne actuelle. Quant aux partis arabes, même en les unissant tous, ils feraient au mieux 10 sièges, largement insuffisants pour former un gouvernement.

A quoi est due cette droitisation de la société israélienne ?

Il y a plusieurs facteurs en jeu. Evidemment, la problématique israélo-palestinienne compte, avec les violences à Gaza depuis 2007 et la prise de pouvoir du Hamas. Mais même à l’intérieur du pays, la question sécuritaire se braque, certains considérant « tous les Palestiniens comme des ennemis », et même « tous les Arabes comme des ennemis ». Or, Israël est composé de 20 % d’Arabes… La peur s’est emparée des considérations politiques. Mais au-delà de la Palestine, c’est l’environnement régional qui a changé avec les révolutions arabes. Israël se sent en danger et menacée, ce qui la braque sur des réflexes sécuritaires.

On peut également citer des critères démographiques. La fécondité des juifs religieux orthodoxes, un électorat de droite, est très élevée, et il y a eu une immigration russophone d’1,5 million de personnes environ ces dernières années, or ils ont plus tendance à voter historiquement à droite. Le pays change démographiquement, et l’échiquier politique s’en ressent.

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