VIDEO. Algérie: «Pour sauver le régime et l’état-major, l’armée a choisi de sacrifier Abdelaziz Bouteflika»

INTERVIEW Pour Khadija Mohsen-Finan, « c’est en voyant la détermination du peuple que l’armée a changé de stratégie » et lâché le président algérien

Propos recueillis par Manon Aublanc

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Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, aux côtés du chef d'état-major de l'armée algérienne Ahmed Gaïd Salah.
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, aux côtés du chef d'état-major de l'armée algérienne Ahmed Gaïd Salah. — CANAL ALGERIE / AFP
  • Abdelaziz Bouteflika a démissionné mardi, après que l’armée a appelé à le faire.
  • Quel est le rôle du chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, et plus généralement de l’armée, qui a jusqu’ici toujours soutenu l’exécutif ? « 20 Minutes » a posé la question à Khadija Mohsen-Finan, enseignante et chercheuse à l’université Paris-1, spécialiste du Maghreb.

La pression de l’armée a-t-elle été décisive ? Alors qu’il avait annoncé qu’il quitterait la présidence le 28 avril, au plus tard, Abdelaziz Bouteflika a finalement remis sa démission, ce mardi, au Conseil constitutionnel algérien. Et pour cause, un peu plus tôt dans la journée, l’armée avait exigé la mise à l’écart « immédiate » du chef de l’Etat, estimant que l’annonce de son départ n’était pas authentique.

Soutien indéfectible du pouvoir jusqu’à présent, le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, a finalement lâché le président algérien, affirmant que son départ était la seule solution à la crise. Une prise de position qui illustre la rupture entre l’armée et l’exécutif. 20 Minutes a interrogé Khadija Mohsen-Finan, enseignante et chercheuse à l’université Paris-1, spécialiste du Maghreb, associée au site Orient XXI.

Après la démission d’Abdelaziz Bouteflika, poussé vers la sortie par l’armée, peut-on parler de coup d’Etat militaire ?

Ce n’est pas un coup d’Etat, car l’armée n’a pas pris le pouvoir. Mais on peut parler d’un coup de force militaire, par lequel l’armée a tenté de dissocier Abdelaziz Bouteflika et son clan du système. C’est un divorce acté, grâce auquel l’armée espère se maintenir dans le régime.

Alors qu’elle était un soutien indéfectible d’Abdelaziz Bouteflika depuis plusieurs années, pourquoi l’armée s’est-elle soudain désolidarisée ?

C’est évidemment une manœuvre politique dans son propre intérêt. Pour sauver le régime et l’état-major, l’armée a choisi de sacrifier Abdelaziz Bouteflika. Elle a laissé tomber le président en mettant sa condition physique et son état de santé en avant. L’armée a joué le rôle de protectrice du peuple, alors que ça n’était pas du tout sa première option en février dernier, quand Bouteflika a annoncé sa candidature à un cinquième mandat.

C’est en voyant la détermination du peuple qu’elle a changé de stratégie. Et les Algériens savent que c’est une stratégie. Aujourd’hui, le rapport de force s’est inversé en faveur du peuple. Si l’armée réussit à remettre de l’ordre et garantit une transition politique, c’est gagné pour elle.

Comment l’armée est-elle perçue par les Algériens ?

L’armée a globalement toujours eu une image positive en Algérie jusqu’en 1988, date à laquelle elle a tiré sur des manifestants [Appelée en renfort par le gouvernement après des violentes manifestations, l’armée intervient et fait plus de 500 morts, selon le bilan des hôpitaux].

Après ces événements, l’armée a été considérée comme partie prenante du pouvoir et son image a été modifiée. Certains l’ont perçue comme salutaire, considérant que l’armée avait remis de l’ordre dans le pays en écartant les islamistes. D’autres ont considéré l’interruption du processus électorale en 1992 comme un geste de violence politique qui a entraîné le pays dans une guerre civile [l’armée avait annulé le second tour des élections législatives après le succès des islamistes au premier tour].

L’armée est-elle en train de retrouver un rôle majeur ? Quels sont les défis qui l’attendent ?

Majoritairement, pour les Algériens, l’armée va maintenant devoir jouer le rôle de garante de la transition politique, mais sans être l’acteur unique de cette transition. Le problème qui va se poser, c’est : comment l’armée peut-elle être garante de cette transition sans pour autant tirer les ficelles du pouvoir ? C’est là tout l’enjeu.

Soit l’armée prend en compte la détermination de la population et joue le jeu pour garantir cette transition politique, soit elle fait semblant d’ouvrir le système pour mieux se maintenir dans le régime. Mais il y a fort à parier que les Algériens, dans ce contexte, n’accepteront pas cette deuxième option. L’offre que fait le général Salah à la population, c’est se débarrasser de Bouteflika pour mettre en place une vraie transition politique. Car la démission du président, ça n’est pas suffisant pour les Algériens, ce qu’ils veulent, c’est être associés à la prise de décision politique.

L’armée va-t-elle jouer un rôle dans la prochaine élection présidentielle en Algérie ? Le général Ahmed Gaïd Salah pourrait-il présenter sa candidature ?

On ne peut pas encore connaître le rôle que jouera l’armée dans la prochaine présidentielle, la situation change d’un jour à l’autre. Mais ce qui est sûr, c’est que le général Ahmed Gaïd Salah ne pourra pas se présenter, c’est impossible. En revanche, est-ce que l’armée peut se rapprocher, ou même soutenir, un candidat à l’élection présidentielle ? C’est possible, mais c’est encore trop tôt pour le savoir.