VIDEO. Alger en ébullition après la démission du président Abdelaziz Bouteflika

REPORTAGE Des milliers de personnes ont célébré une nuit historique, mais les Algériens restent prudents et attendent les preuves d'une véritable transition démocratique

A Alger, Zahra Rahmouni

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Scène de joie à Alger après l'annonce de la démission du président Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril 2019.
Scène de joie à Alger après l'annonce de la démission du président Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril 2019. — Toufik Doudou/AP/SIPA

C’est une nuit historique à Alger. La capitale a veillé au son des klaxons et des clameurs des personnes sorties fêter la démission du président Abdelaziz Bouteflika, à la tête du pays depuis 1999. L’annonce, qui est tombée peu avant 20 heures, mardi soir, a immédiatement fait sortir la population dans la rue. Quelques milliers de personnes ont convergé vers le centre-ville pour se rassembler sur la place Maurice Audin et à la Grande Poste, principaux lieux des manifestations qui secouent la capitale depuis le 22 février.

Un homme porte sa fille sur ses épaules alors qu’elle secoue le ballon de baudruche vert, blanc et rouge – les couleurs du drapeau national. L’emblème, que les Algériens brandissent depuis six semaines, est de nouveau porté en cape, en bandeau autour du front ou en écharpe. De jeunes manifestants chantent La Casa del Mouradia, un chant de supporters de l’USMA, l’un des clubs de football d’Alger. Les paroles virulentes à l’encontre d’Abdelaziz Bouteflika et son clan ont accompagné chaque vendredi de contestation. Dans les voitures, qui essaient de se frayer un passage parmi la foule, on entend Liberté, le dernier titre de l’artiste Soolking, très populaire auprès des jeunes Algériens.

« En six semaines, nous avons changé le cours des choses »

Muni de son appareil photo, Yacine, 27 ans, immortalise ce moment historique « Je suis heureux mais pas euphorique non plus », dit-il. « Il reste beaucoup de travail à faire. Je sais que les racines du système sont très profondes et ce sera impossible de les arracher dans les mois qui vont précéder la prochaine élection. Mais il est très important de fêter cette victoire partielle. En six semaines, nous avons changé le cours des choses et pour la première fois de ma vie, je suis optimiste en ce qui concerne la politique », poursuit le jeune homme.

Sur les affiches brandies par certaines personnes, on peut lire : « Il reste les autres », « La démission du président ne suffit pas, il faut qu’ils partent tous », ou encore « Bouteflika dans la poubelle de l’histoire ». Vers 22 heures, le nombre de personnes augmente dans le centre d’Alger. Les directs retransmis sur les réseaux sociaux ont attiré d’autres habitants de la capitale. Sur la route, des véhicules forment un bruyant cortège alors que la police tente de fluidifier le trafic avant de fermer les accès routiers qui mènent à l’hyper-centre et aux rues Didouche Mourad et Pasteur.

« Le peuple veut la fin de Saïd » Bouteflika

Les marches de la Grande Poste sont noires de monde. Les lumières des téléphones immortalisent les chants des manifestants. « Pacifiquement, nous avons viré la poupée » scandent-ils en référence à Bouteflika. « Le peuple veut la fin de Saïd » ajoutent-ils en visant directement Saïd Bouteflika, le frère et influent conseiller du président, que beaucoup accusent d’avoir la mainmise sur les affaires du pays. Certains n’y croient toujours pas. « Saïd ne partira pas », affirme un homme auquel un passant répond « Tu es fou, son frère est parti et tu crois que lui va rester ? ».

Les immeubles Haussmanniens du centre-ville s’illuminent aux couleurs des feux d’artifice lancés dans les airs. L’ambiance est à la fête mais les Algérois restent méfiants. « Je ressors vendredi et je continuerai jusqu’à ce que la Constitution soit appliquée », assure Salim, un artiste aux cheveux tressés. « Ils mentent. Je ne les crois plus. Ils jouent aux jeux d’échec », affirme Hakim, un habitant du quartier Belouizdad. « Il faut qu’ils partent tous. Même Gaïd Salah (chef d’Etat-Major de l’armée nationale), je n’ai pas confiance en lui. Ça fait vingt ans qu’ils sont là et vous croyiez qu’ils vont partir comme cela ? Je sortirai pour toutes les prochaines marches », ajoute cet étudiant à la faculté centrale d’Alger.

Des enquêtes pour corruption ouvertes

Mardi soir, dans un communiqué publié une heure avant l’annonce de la démission du président Bouteflika, l’armée lançait une dernière sommation en appelant à « appliquer immédiatement » les articles 7, 8 et 102 de la Constitution qui consacrent la souveraineté du peuple et prévoient la destitution du président. Plus virulente encore, l’institution militaire a évoqué explicitement « les complots et les conspirations abjectes fomentés par une bande qui a fait de la fraude, la malversation et la duplicité sa vocation », visant ainsi directement les oligarques gravitant autour du président.

Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, Ali Haddad, homme d’affaires proche du clan présidentiel était arrêté dans l’est algérien alors qu’il tentait de traverser la frontière pour se rendre en Tunisie. Celui qui a occupé la présidence du FCE (principale organisation patronale du pays) avant sa démission jeudi dernier fait l’objet d’une interdiction de sortie du territoire, à l’instar de plusieurs hommes d’affaires. Lundi, le parquet d’Alger annonçait l’ouverture de plusieurs enquêtes sur la corruption et le transfert illicite de capitaux vers l’étranger. Une forme de réponse apportée aux manifestants qui réclament les têtes d’un système corrompu. « Le peuple demande qu’ils soient tous jugés » criaient encore les Algérois, mardi soir.

Pour autant, ils ne sont pas non plus favorables à une implication des militaires. « On ne veut pas que l’armée prenne tout en charge. C’est l’armée qui est au service du peuple et non le contraire », insiste Nabila, une Franco-Algérienne de 55 ans. Cette militante, habitante de la région parisienne, se dit prise dans un tourbillon. « J’ai du mal à rentrer. J’étais venue pour quelques jours mais j’ai tout laissé tomber. C’est difficile de repartir et de laisser les choses derrière soi », lâche-t-elle dans un sourire. « Je sortirai vendredi car les choses commencent maintenant. Il faut qu’on impose une phase de transition pour travailler sur une nouvelle constitution. Le chantier est énorme mais j’y crois. Une digue a sauté le 22 février. Les marches ont été de véritables succès et le peuple algérien a retrouvé une dignité. Il est devenu acteur de sa propre vie en prenant en main la destinée de son pays ». Entre soulagement et espoir, les Algérois s’endorment donc avec la ferme volonté de ne pas se faire voler une première victoire vers le changement.