Algérie: Que faut-il retenir de la démission d'Abdelaziz Bouteflika?

DEPART Le président algérien était la cible d'une contestation populaire inédite depuis plus d'un mois et défié par l'armée

L.Gam. avec AFP

— 

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 4 mai 2017.
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 4 mai 2017. — Sidali Djarboub/AP/SIPA

Qui l’eut cru ? Après 20 ans de présidence ininterrompue, le chef de l’Etat algérien Abdelaziz Bouteflika a démissionné ce mardi soir après avoir été la cible d’une contestation inédite pendant plus d’un mois. A 82 ans, il a été très affaibli par un accident vasculaire cérébral (AVC) en 2013, qui a affecté sa mobilité et son élocution. Il se déplace en fauteuil roulant et ne fait plus que de très rares apparitions publiques.

Le 10 février pourtant, il entendait encore briguer un cinquième mandat. Confrontée à des manifestations massives chaque vendredi depuis plus d’un mois, la présidence avait annoncé lundi dans un communiqué qu'Abdelaziz Bouteflika démissionnerait avant l’expiration de son mandat actuel le 28 avril, après avoir pris des « mesures pour assurer la continuité du fonctionnement des institutions de l’Etat durant la période de transition ». 20 Minutes revient sur ce gros mois de contestations, qui a fait basculer l’Algérie dans une nouvelle ère.

« Ni Bouteflika, ni Saïd », la contestation gronde

Le 22 février, plusieurs milliers de personnes, répondant à des appels sur les réseaux sociaux, manifestent dans plusieurs villes. « Pas de 5e mandat », « Ni Bouteflika, ni Saïd » (frère du président, souvent perçu comme son successeur potentiel), scandent les protestataires à Alger, où les manifestations sont interdites depuis 2001. Le 26, des milliers d’étudiants marchent pacifiquement à Alger. Le 28, une dizaine de journalistes sont brièvement détenus après avoir participé à un rassemblement dénonçant les restrictions de couverture « imposées par (leur) hiérarchie ».

Le Premier ministre Ahmed Ouyahia met en garde contre un scénario comparable à la Syrie, déchirée par la guerre.

L’armée « garante » de la stabilité

Le 1er mars, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent à Alger. En province, des défilés sont recensés notamment à Oran et Constantine. Le lendemain, Abdelaziz Bouteflika limoge son directeur de campagne Abdelmalek Sellal, le remplaçant par Abdelghani Zaalane, qui dépose sa candidature au Conseil constitutionnel.

Le 3, dans une lettre lue à la télévision, le président s’engage, s’il est élu, à ne pas terminer son mandat et à se retirer après une présidentielle anticipée.

Le 5 mars, le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, déclare que l’armée demeurera « la garante » de la stabilité face à ceux « qui veulent ramener » l’Algérie aux années de guerre civile (1992-2002). Le 7, c’est au tour du chef de l’Etat de mettre en garde dans un message contre les ennemis « insidieux » et ceux qui veulent semer « le chaos ».

Pas de 5e mandat, annonce-t-il le 11 mars

Le 8 mars, une marée humaine envahit les rues d’Alger. Et dans d’autres villes, la mobilisation aussi est très importante. Le 10, Abdelaziz Bouteflika regagne l’Algérie après deux semaines d’hospitalisation en Suisse pour des « examens médicaux ». Etudiants et enseignants occupent plusieurs universités. Un appel à la grève générale est lancé et est diversement suivi. Le général Ahmed Gaïd Salah déclare que l’armée « partage » avec le peuple « les mêmes valeurs ».

Le 11, Abdelaziz Bouteflika renonce à briguer un 5e mandat et reporte sine die la présidentielle, sans date pour son éventuel départ. Il indique qu’une élection aura lieu après une Conférence nationale, chargée de rédiger une nouvelle Constitution. Le Premier ministre est remplacé par le ministre de l’Intérieur Noureddine Bedoui.

« Des millions » d’Algériens dans les rues

Le 15, une foule impressionnante se retrouve dans le centre d’Alger. Des manifestations ont lieu dans 40 préfectures sur 48, selon des sources sécuritaires. Des diplomates évoquent « des millions » d’Algériens dans les rues.

Abdelaziz Bouteflika confirme trois jours plus tard qu’il prolongera son 4e mandat au-delà de son terme jusqu’à un nouveau scrutin organisé après une révision constitutionnelle. Le 22, les rues du centre d’Alger sont noires de monde. « Dégagez tous ! », proclame une banderole. Manifestations dans de nombreuses autres villes. Le 26, le général Gaïd Salah, proche du président, propose une sortie de crise, demandant que le président soit déclaré inapte à exercer le pouvoir, en vertu de la Constitution, ou qu’il démissionne.

Le lendemain, le Rassemblement national démocratique (RND) - principal allié du parti de M. Bouteflika, le Front de libération nationale (FLN) - et son secrétaire général Ahmed Ouyahia, demandent « la démission du président ». L’Union générale des Travailleurs algériens (UGTA), principale centrale syndicale, apporte son soutien à l’appel du chef d’état-major. Le 29, à Alger, la foule scande « le peuple veut que vous partiez tous ! ». Des sources sécuritaires évoquent des « centaines de milliers de manifestants » à Alger et des marches dans 44 préfectures.

L’armée se désolidarise

Le 31, l’ex-chef du patronat Ali Haddad, réputé proche du président, est arrêté à un poste-frontière avec la Tunisie. Abdelaziz Bouteflika nomme un nouveau gouvernement, conduit par Noureddine Bedoui. Le général Ahmed Gaïd Salah reste vice-ministre de la Défense.

Le 1er avril, la présidence annonce qu’Abdelaziz Bouteflika démissionnera avant l’expiration de son mandat le 28 avril. Le 2, le général Gaïd Salah demande que soit « appliquée immédiatement » la procédure constitutionnelle permettant d’écarter le président du pouvoir. Selon l’armée, l’annonce la veille de sa démission avant la fin de son mandat n’émane pas du chef de l’Etat, mais « d’entités non constitutionnelles et non habilitées ».

Peu après, Abdelaziz Bouteflika informe le Conseil constitutionnel de sa démission à compter du jour même, selon les médias officiels qui citent la présidence de la République.