Pour les Algériens, la démission d'Abdelaziz Bouteflika est loin d'être suffisante

TEMOIGNAGES Des Algériens ont répondu à notre appel à témoignages sur la non-euphorie qu'a suscitée l'annonce de la démission d'Abeldaziz Bouteflika

Jean-Loup Delmas

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Les Algériens ont manifesté, le 29 mars 2019, contre le président Abdelaziz Bouteflika à Alger.
Les Algériens ont manifesté, le 29 mars 2019, contre le président Abdelaziz Bouteflika à Alger. — RYAD KRAMDI / AFP

C’est officiel, Abdelaziz Bouteflika démissionnera avant le 28 avril. L’annonce, faite lundi par l’agence de presse officielle APS, n’a pourtant pas provoqué de réactions de liesse populaire, pas plus qu’elle n’a apaisé la tension dans les rues :  la mobilisation demeure. 20 Minutes a demandé aux Algériens les raisons de cette non-euphorie.

« La revendication initiale du peuple, "non au cinquième mandat", s’est vite transformée en "qu’ils dégagent tous !". Nous souhaitons une démocratie transparente et des élus qui servent leur pays avant leurs intérêts », avance Yacine, peu convaincu que la seule démission d'Abdelaziz Bouteflika modifie la politique algérienne : « Le problème est que nous n’avons aucune garantie de changement positif à la suite du départ de Bouteflika, et même pire, nous avons l’impression que ceux qui seront les "rescapés" du système vont asseoir leur pouvoir encore plus qu’avant, et qu’il n’y a aucune volonté d’entendre les revendications du peuple. »

Une démission insuffisante

Comme pour Yacine, ce qui ressort le plus des témoignages reçus, c’est la peur que le clan Bouteflika, même privé du président historique, reste au pouvoir. Karim explique l’omniprésence politique de ce clan : « Cette démission est uniquement un artifice utilisé par le régime en place pour organiser la succession sans prendre en considération la volonté populaire de millions de manifestants. Toutes les institutions sont aux mains du régime, les deux chambres, le Conseil constitutionnel, y compris le gouvernement potiche qui vient d’être nommé et qui ne pourra ni être démis ni remanié avant la prochaine élection présidentielle qui interviendra dans les 3 mois à partir de la date de la démission. En résumé, Bouteflika part mais lui et son clan organisent la succession, le système politique autoritaire et corrompu reste en place. Seules seront sacrifiées quelques têtes trop visibles du règne Bouteflika, comme unique concession aux revendications des Algériens. »

Pire encore, beaucoup s’inquiètent que légalement, la démission de Bouteflika ne renforce le gouvernement en place et le rende imbattable lors des élections, comme l’explique Samir : « Comme précisé dans la Constitution, la démission du président avant le terme de son mandat va automatiquement faire passer l’Algérie par une période de 90 jours où le gouvernement reste en place et ne peut être modifié. 90 jours pendant lesquels il pourra se placer au mieux pour les élections présidentielles. Cette démission implique donc des présidentielles dans les mêmes conditions qu’actuelles : biaisées, non transparentes, et avec un candidat que le clan présidentiel et l’armée sont en train de préparer. »

Un pouvoir renforcé ?

Pour Aziz aussi, la mobilisation est loin d’être terminée : « Pour que l’Algérie retrouve sa liberté un jour, il faudra déraciner tout le régime qui a contribué depuis 1962 et ensuite faire une séparation de pouvoir. La religion est la religion et la politique est la politique, chaque chose à sa place, et ce jour-là, l’Algérie arrivera à une démocratie. »

C’est Yacine qui résume le mieux le sentiment algérien actuel : « L'un des slogans favoris des manifestants  est "Ils seront tous dégommés". Toutes les revendications commencent par une seule, démocratisation. Voilà pourquoi on ne peut pas être satisfait actuellement. »