Pourquoi Paris a-t-elle fait de l'avocate iranienne Nasrin Sotoudeh sa «citoyenne d'honneur»?

PORTRAIT Ardente défenseure des droits de l’homme, cette femme de 55 ans a été condamnée à trente-huit ans de prison et à 148 coups de fouet par la justice iranienne

Julie Bossart

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L'avocate et militante iranienne Nasrin Sotoudeh a été faite citoyenne d'honneur de la Ville de Paris le 1er avril 2019.
L'avocate et militante iranienne Nasrin Sotoudeh a été faite citoyenne d'honneur de la Ville de Paris le 1er avril 2019. — Arash Ashourinia
  • Nasrin Sotoudeh a été, lundi, désignée citoyenne d’honneur de la Ville de Paris. Avant elle, le titre avait été remis, par exemple, à deux Nobel de la paix.
  • L’avocate iranienne a-t-elle été informée qu’une nouvelle fois son engagement était reconnu à l’international ? Condamnée à trente-huit ans de prison et à 148 coups de fouet, elle est détenue depuis juin 2018 à la prison d’Evin, à Téhéran.
  • Engagée dans la défense des droits de l’homme, cette femme de 55 ans, mariée et mère de deux enfants, est, selon le chercheur à l’Iris Karim Pakzad, une « menace pour le régime iranien ».
  • Pétitions en ligne, appels à sa libération… Depuis son arrestation, la communauté internationale se mobilise pour sa libération. En France, le Conseil national des barreaux (CNB) est particulièrement impliqué car, au-delà de la personne même de Nasrin Sotoudeh, « c’est le droit fondamental à exercer sa profession et à avoir un avocat qui est mis en danger ».

Un hasard du calendrier ? Lundi, l’Iran célébrait les 40 ans de la République islamique. Ce même jour, Paris, « ville refuge et capitale des droits de l’homme », célébrait elle aussi, à sa manière, le pays. Plus précisément l’une de ses figures actuelles les plus célèbres : Nasrin Sotoudeh.

La Ville de Paris réclame « la libération immédiate »

Ainsi, à l’unanimité, le Conseil de Paris a voté pour que soit attribué à l’avocate de 55 ans le titre de citoyenne d'honneur. Le rôle de cette distinction déjà décernée à des personnalités telles que Muhammad Yunus ou  Asia Bibi ou bien encore Nelson Mandela ? « Reconnaître un combat pour les libertés fondamentales », mais aussi, « protéger son récipiendaire ». Le message des élus parisiens était clair : Téhéran doit procéder à « la libération immédiate » de Nasrin Sotoudeh.

Actuellement incarcérée à la prison d’Evin (dans la capitale iranienne), où sont détenus de nombreux prisonniers politiques, l’avocate paie le prix de son activisme ancien et reconnu en faveur des droits de l’homme.

Espionnage, incitation à la débauche…

Lors de son arrestation, le 13 juin 2018, elle a appris qu’elle avait été condamnée par contumace à cinq de prison sur des accusations d’espionnage. Une sanction dont sa famille n’était même pas au courant, a assuré peu après son mari, Reza Khandan.

Depuis, Nasrin Sotoudeh a été une nouvelle fois condamnée (à une date qui n’a pu être précisée ni par son époux, ni par ses avocats, ni par l’Inra, l’agence de presse officielle) à une peine équivalant à trente-trois ans de prison. Elle était poursuivie pour sept chefs d’accusation, parmi lesquels la conspiration et la propagande contre le système, a indiqué Reza Khandan, précisant que « seule la peine [d’emprisonnement] la plus longue [douze ans] s’applique ». En l’occurrence, celle pour incitation à la débauche, qui correspondrait, selon toute vraisemblance, au fait qu’elle ait défendu l’an dernier plusieurs femmes arrêtées pour avoir enlevé leur voile en public.

Au total, si l’on calcule, Nasrin Sotoudeh pourrait purger dix-sept ans de prison et recevoir 148 coups de fouet – une dernière condamnation liée au fait que, par le passé, elle s’était présentée au tribunal sans le voile islamique, dont le port est obligatoire en Iran. Elle a toutefois fait savoir qu’elle ne ferait pas appel, dénonçant un « procès injuste » et soulignant que cela « ne ser [virai] t à rien ». Communauté internationale et société civile n’ont pas entendu les choses de la même manière.

« Une chaise vide pour symboliser sa présence auprès d’Emmanuel Macron »

Dès le lendemain de son arrestation, en juin 2018, Washington a fait part de « son inquiétude » sur le sort réservé à l’avocate et a demandé sa libération. Toute comme celle « des centaines d’autres [personnes] emprisonnées pour avoir simplement exprimé leur opinion et leur désir d’une vie meilleure ». Idem pour Amnesty International et pour les barreaux européens, qui ont décerné à Nasrin Sotoudeh le 21 septembre 2018 le prix Ludovic-Trarieux. Un prix qui récompense chaque année un avocat ayant illustré « par son œuvre, son activité ou ses souffrances, la défense du respect des droits de l’homme ». Idem encore pour Paris.

« Une chaise vide sera placée à côté du président de la République pour symboliser [sa] présence », lors du prochain G7 (fin août à Biarrtiz), a annoncé l’Elysée le 18 février. Dans la foulée, à la tribune de l’ONU, en ouverture de la 63e commission de la condition de la femme, la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a adressé à l’Iranienne « un salut de sororité et de soutien de la France ». Puis, l’Assemblée nationale lui a réservé une standing-ovation.

L’Union européenne, a, quant à elle, demandé le 12 mars un « réexamen immédiat » de la sentence à l’encontre de Nasrin Sotoudeh. Le Parlement européen lui a emboîté le pas le 14 mars. Et ainsi de suite.

Une chaise vide au Parlement européen le 12 décembre 2012 lors de la remise officielle du prix Sakharov. Les lauréats, l'avocate iranienne Nasrin Sotoudeh et le réalisateur de films iranien Jafar Panahi, n'assistent pas à la cérémonie, car interdits de quitter leur pays.
Une chaise vide au Parlement européen le 12 décembre 2012 lors de la remise officielle du prix Sakharov. Les lauréats, l'avocate iranienne Nasrin Sotoudeh et le réalisateur de films iranien Jafar Panahi, n'assistent pas à la cérémonie, car interdits de quitter leur pays. - Christian Lutz

#FreeNasrin

On l’aura compris, la liste est loin d’être exhaustive. Elle rend surtout compte de l’importance de la figure de Nasrin Sotoudeh. Cette femme est peu connue du grand public, il faut l’avouer. L’utilisation des hashtags #FreeNasrin et #NoussommestousNasrin n’est pas un réflexe. Peu de gens savent qu’elle a reçu en 2012 le prix Sakharov (« pour la liberté de l’esprit ») du Parlement européen. Mais à part cela, qui est Nasrin Sotoudeh ?

L'avocate iranienne Nasrin Sotoudeh en présence de sa famille (son mari Reza Khandan, son fils Nima et sa fille Mehraveh), le 18 septembre 2013, à sa sortie de prison. Elle y a passé trois ans pour «propagande antirégime».
L'avocate iranienne Nasrin Sotoudeh en présence de sa famille (son mari Reza Khandan, son fils Nima et sa fille Mehraveh), le 18 septembre 2013, à sa sortie de prison. Elle y a passé trois ans pour «propagande antirégime». - Maryam Rahmanian

Les informations personnelles sur Nasrin Sodouteh sont livrées au compte-gouttes, par crainte que son entourage –|ses proches, son mari, Reza Khandan, sa fille aînée, Mehraveh, et son fils, Nima – en pâtisse. « Le régime iranien peut faire pression sur les familles qui ont un des leurs emprisonné », confie une source à 20 Minutes. Reza Khandan n’a-t-il pas lui-même été condamné en janvier par un tribunal iranien à six ans de prison, notamment pour complot contre la sécurité nationale, selon son avocat et l’agence de presse semi-officielle Isna ?

Tout juste apprend-on que Nasrin Sotoudeh, « née en 1963 » dans « une ville du nord de l’Iran », est issue d’une « famille croyante » de la « classe moyenne ». Qu’elle a suivi « des études de droit dans une université de Téhéran », puis qu’elle est « devenue avocate avant les années 1990 ». Une vocation qui ne serait pas le fruit du hasard pour celle qui, lors de la révolution iranienne, en 1979, « entrait dans l’adolescence ».

Collaboration avec Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix 2003

« Quelqu’un qui a une conscience engagée ne peut rester indifférent aux injustices et aux discriminations qui existent en Iran », livre la même source. Ce fut le cas pour Nasrin Sotoudeh, qui, forte de sa spécialité en droit international, a « pu comparer ce qu’il se passait à l’étranger avec ce qui était en vigueur dans son pays ». Pas étonnant qu’elle ait défendu par la suite des journalistes et des activistes, comme l’avocate, juge et lauréate du prix Nobel de la paix 2003 Shirin Ebadi, ainsi que des opposants arrêtés lors des grandes manifestations de 2009 contre la réélection de l’ultraconservateur populiste Mahmoud Ahmadinejad comme président.

Cet engagement n’a pas été sans conséquences pour Nasrin Sotoudeh, qui a déjà passé trois ans en prison (2010-2013), marqués par deux grèves de la faim, pour avoir agi, selon les autorités, « contre la sécurité nationale » et propagé « la propagande anti-régime ». La pression de la communauté internationale jouera-t-elle en sa faveur aujourd’hui ? Plusieurs observateurs le croient.

Le 18 mars 2019, devant l'ambassade iranienne de Prague, manifestation de soutien à l'avocate Nasrin Sotoudeh, condamnée une semaine auparavant à dix ans de prison et à 148 coups de fouet pour «incitation à la débauche».
Le 18 mars 2019, devant l'ambassade iranienne de Prague, manifestation de soutien à l'avocate Nasrin Sotoudeh, condamnée une semaine auparavant à dix ans de prison et à 148 coups de fouet pour «incitation à la débauche». - Katerina Sulova

La pression internationale pourrait jouer en la faveur d’une « femme qui fait peur au régime »

Pour Irène Ansari, porte-parole de la Ligue des femmes iraniennes pour la démocratie (LFID), le titre de citoyenne d’honneur de la Ville de Paris est « une bonne nouvelle », car « c’est une garantie que, au moins, elle ne sera pas tuée. Peut-être même que sa peine sera allégée. » La militante s’appuie sur un précédent : « A sa sortie de prison [en 2013, après avoir reçu le prix Sakharov], Nasrin Sotoudeh a été interdite d’exercer [sa profession] pendant, au moins, trois ans. Pendant plusieurs mois, elle a protesté contre cette décision en faisant une sorte de sit-in devant le ministère de la Justice. Elle a alors été soutenue en Iran, mais aussi ailleurs dans le monde, ce qui a poussé le régime à faire machine arrière. » C’était peu avant que le président modéré Hassan Rohani assiste à l’Assemblée générale de l’ONU. Autorisée à reprendre son activité, Nasrin Sotoudeh est toutefois restée interdite de séjour à l’étranger (et ce, jusqu’à 2022).

« Les autorités iraniennes ont peur de Nasrin Sotoudeh », avance quant à lui Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Cette femme, « extrêmement déterminée et courageuse, souligne-t-il, remet en cause les fondements juridiques de l’Iran. Elle est, en quelque sorte, révolutionnaire. » De fait, ajoute-t-il, « dans le contexte actuel de tensions avec Paris et Bruxelles, Téhéran n’aurait rien à gagner à s’attaquer davantage à sa personne ». La pression de l’étranger en faveur de l’avocate emprisonnée peut s’avérer utile, à moins qu’elle vienne des Etats-Unis, précise toutefois Karim Pakzad, car cela « pourrait être perçu comme une tentative de renverser le régime ».

Pétitions en ligne

Au Conseil national des barreaux (CNB), on espère aussi que la mobilisation nationale et internationale fera casser des « jugements barbares, et incompréhensibles à notre époque, qui condamnent à mort, tout bonnement, Nasrin Sotoudeh ». Cette virulente réaction, c’est la présidente même du CNB qui la laisse jaillir. Révoltée par le sort réservé à l’Iranienne, Christiane Féral-Schuhl l’est aussi, au-delà, par les menaces et les attaques que subit la profession. En Iran et ailleurs dans le monde : le 24 janvier, la 9e édition de la  Journée internationale de l'avocat en danger était ainsi consacrée aux robes noires de Turquie. Et « chaque citoyen doit être concerné, martèle Christiane Féral-Schuhl. Dans cette affaire, c’est le droit d’exercer sa profession et celui d’avoir une défense qui est mis en danger. »

Pour « sensibiliser à l’importance du rôle et de la place de l’avocat dans la société », le CNB a lancé une pétition en ligne (Marie Claire et Amnesty International, entre autres, se sont aussi engagés de la sorte) et affiché sur la façade de son siège, à Paris, un portrait de Nasrin Sotoudeh, afin d’obtenir sa liberation. L’objectif avoué est « d’atteindre au moins un million de signatures » (plus de 235.000 ce mercredi matin). Et après ? Christiane Féral-Schuhl espère que « l’avocate sera libérée et obtiendra de la France le statut de réfugiée, qu’elle mérite ».

« Tout comme vous, je sais que le chemin vers la démocratie est long et difficile », avait écrit Nasrin Sotoudeh pour la remise du prix Sakharov, rappelle France Culture. Il y a sept ans donc.