#MeToo au Japon: Les victimes peinent toujours à faire entendre leur voix

JAPON Dénoncer le harcèlement ou les agressions sexuelles est rendu difficile par les inégalités et le sexisme qui perdurent dans la société nipponne. Le livre de la journaliste Shiori Ito, qui a dû quitter le Japon après avoir témoigné d'un viol, sort ce jeudi en France

Mathias Cena

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Des manifestantes défilent pour l'égalité hommes-femmes et contre la discrimination et la violence, à Tokyo, le 8 mars 2018.
Des manifestantes défilent pour l'égalité hommes-femmes et contre la discrimination et la violence, à Tokyo, le 8 mars 2018. — DELETREE/SIPA
  • Blâmées, harcelées ou insultées, les femmes victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles ont encore des difficultés à parler au Japon.
  • Près de 65 % des femmes harcelées sexuellement au travail ne le signalent pas.
  • Le Japon se classe 110e sur 149 pays en matière de parité, malgré les promesses du gouvernement d'« une société où les femmes peuvent briller ».
  • Des mouvements inspirés de #MeToo commencent cependant à prendre, en mettant l’accent sur le soutien aux victimes.
  • Dans La Boite noire, livre-témoignage publié ce jeudi en France, la journaliste japonaise Shiori Ito, qui affirme avoir été violée, raconte son combat pour se faire entendre.

De notre correspondant à Tokyo (Japon),

Début janvier, la chanteuse japonaise Maho Yamaguchi se tourne vers Twitter pour évoquer son agression, survenue un mois plus tôt. Deux hommes ont suivi la jeune femme de 23 ans, membre du populaire groupe « d’idols » NGT48, alors qu’elle rentrait chez elle. L’un d’eux lui empoigne le visage, l’autre la plaque au sol. « Je pensais qu’ils allaient me tuer », témoigne-t-elle dans une vidéo. Interpellés par la police, les deux agresseurs sont relâchés trois semaines plus tard. La chanteuse, elle, a dû s’excuser lors d’un concert pour « avoir causé de l’inquiétude » aux fans, provoquant un élan de soutien sur la Toile.

Victimes blâmées, harcelées, insultées, les exemples ne manquent pas au Japon, à l’image de la journaliste Shiori Ito qui, après avoir témoigné à visage découvert du viol dont elle accuse un haut responsable de la télévision japonaise, a reçu de tels tombereaux d’insultes et de menaces qu’elle a dû quitter le Japon. Ou le mannequin et actrice Yumi Ishikawa qui, fin 2017, a utilisé le mot-dièse #MeToo pour raconter comment elle s’est sentie obligée, sous la pression de son agent, de poser pour des photos de plus en plus dénudées, puis n’a pu refuser d’avoir des relations sexuelles avec des producteurs, craignant de ne plus se voir proposer de travail si elle refusait. Un long et douloureux récit accueilli en ligne par des cris de « laideron », « sans talent », « elle veut juste se faire mousser »…

« Certaines femmes endurent en silence les attouchements au travail »

Hors du monde du spectacle et des médias, les victimes sont encore moins nombreuses à faire entendre leur voix. Dans un sondage publié l’an dernier par le quotidien économique Nikkei, 42,5 % des femmes interrogées déclarent avoir été victimes de harcèlement sexuel au travail, mais près de 65 % d’entre elles disent ne l’avoir pas signalé.

« Il est très difficile de parler du harcèlement dans les entreprises japonaises », estime Kumiko Nemoto, professeure de sociologie, qui étudie les questions de genre dans l’entreprise à l’université de Kyoto des études étrangères. « Beaucoup fonctionnent toujours selon un système de promotion à l’âge et d’emploi à vie. On a donc au sommet des hommes qui ont 60, 70, voire 80 ans qui, à cause des différences générationnelles, ne sont pas spécialement pressés de mettre en place des procédures et des sanctions contre les incivilités ou le harcèlement. »

De fait, selon une étude de l’Organisation internationale du travail, la proportion de femmes aux postes à responsabilité plafonnait à 12 % en 2018, contre 27 % en moyenne dans le monde. Le rapport du Forum économique mondial sur la parité entre les genres classait lui le Japon à la 110e position sur 149 pays, malgré les ambitions affichées du gouvernement pour « une société où les femmes peuvent briller ». « La plupart des femmes sont concentrées à des postes d’assistantes ou de secrétaires, au bas de la hiérarchie, qui renforcent les attitudes consistant à fermer les yeux sur le harcèlement et les stéréotypes misogynes, souligne Kumiko Nemoto. Une partie de celles que j’ai interrogées se sont résolues à ignorer les commentaires sexistes ou les blagues grivoises de leurs collègues, en pensant qu’elles ne pouvaient rien contre leurs supérieurs hiérarchiques. Certaines enduraient même en silence les attouchements et préféraient éviter ceux qui les harcelaient plutôt que de les dénoncer ».

« On a cru qu’il était normal de subir harcèlement ou agressions »

Une situation également courante dans les transports. « On a toujours vécu avec le harcèlement ou l’agression et on a cru qu’il fallait les ignorer, qu’il était normal de subir ça », regrette Shiori Ito, qui, comme un grand nombre de femmes japonaises, a subi à l’enfance et à l’adolescence les attouchements des « chikan », les frotteurs du métro. « Quand ça m’est arrivé, je n’ai jamais osé rien dire, car je pensais que c’est ce qui arrivait quand on prenait le train et que c’était de ma faute. A cause de ça, ces comportements perdurent. Il est de notre devoir à tous de faire quelque chose. »

Kumiko Nemoto pointe par ailleurs une « absence de consensus social et culturel sur ce qu’est le harcèlement sexuel, car l’éducation à l’égalité des sexes et aux droits humains est absente à l’école. » Conséquence, le machisme et le sexisme se perpétueraient, contribuant à faire taire les victimes, tout en encourageant implicitement les agresseurs.

Il ne s’agit pas de culpabiliser l’ensemble des hommes, explique Yuri Komuro dans le journal Mainichi. Cette ancienne star du X japonais de la fin des années 1990 organise aujourd’hui des séminaires à destination des cadres d’entreprises où elle promeut une meilleure compréhension entre les sexes pour prévenir, notamment, les situations de harcèlement sexuel. « C’est juste que la question des relations hommes-femmes n'a jamais été enseignée. Ce n’est pas trop tard », assure-t-elle.

Le classement des universités où les filles sont « faciles »

Au début de l’année, Kazuna Yamamoto a fait des vagues dans le monde des médias japonais et étrangers en lançant une pétition contre un tabloïd qui proposait un classement des universités où les filles étaient « faciles ». « Je suis moi-même étudiante, et je l’ai tout de suite pris personnellement, raconte-t-elle à 20 Minutes. Je me suis dit : "c’est comme ça qu’on va me voir", tempête la jeune femme de 21 ans, en 4e année d’économie à l’Université chrétienne internationale de Tokyo mais également entrepreneuse. J’ai toujours été dérangée par la manière dont les jeunes sont vues au Japon : les écolières avec leur uniforme et les étudiantes sont regardées comme des produits, des marques ».

La pétition a dépassé les 50.000 signatures, forçant le magazine à s’excuser et à recevoir une délégation de protestataires. « On leur a suggéré d’écrire sur l’importance du consentement sexuel. J’ai lu beaucoup d’articles sur les violences sexuelles, le "victim blaming", et je suis convaincue que ces préjugés viennent de ce genre de magazines qui disent aux gens : "si les filles sont comme ci ou habillées comme ça, elles sont faciles". Il fallait qu’ils sachent où s’arrêter, qu’ils comprennent qu’il y a des limites ». L’article est paru à la mi-mars :

Les jeunes « ont peur d’être étiquetés, d’attirer l’attention »

Si le mouvement #MeToo parti d’Hollywood ne s’est pas transposé directement au Japon, un certain nombre d’initiatives ont vu le jour localement pour faciliter la prise de parole des victimes. La journaliste Shiori Ito a ainsi participé à la création de WeToo, une déclinaison qui table moins sur la prise de parole individuelle et davantage sur le soutien. « Parce que j’ai parlé, j’ai reçu des insultes, des menaces de mort et j’ai dû quitter le Japon. Je ne peux pas demander à qui que ce soit de faire les mêmes sacrifices. C’est pourquoi nous avons misé sur "we" ("nous"), pour pouvoir franchir cette étape, en attendant que la loi protège mieux les victimes », explique-t-elle. Kazuna Yamamoto a, elle, cofondé VoiceUp Japan pour « rassembler les voix qui s’élèvent et soutenir les gens, c’est aussi une manière de les unir. Si vous parlez en tant qu’individu, la société japonaise va vous enfoncer. Ces mouvements aident les gens à se sentir moins effrayés et oppressés ».

Kumiko Nemoto reconnaît aussi que #MeToo a contribué à éveiller les consciences. « Un plus grand nombre de gens partage maintenant l’idée que c’est acceptable pour les femmes d’élever la voix et qu’elles n’ont pas à subir et agressions et harcèlement sexuels ». L’an dernier, le vice-ministre des Finances Junichi Fukuda a ainsi dû démissionner après les accusations de harcèlement d’une journaliste, une affaire qui a fait grand bruit au Japon. En même temps, nuance la sociologue, « MeToo semble encore lointain pour les gens qui ne vivent pas dans les grandes villes ou ne sont pas exposés aux réseaux sociaux et aux médias étrangers ». Elle pense que « les jeunes générations, plus réceptives aux tendances mondiales, sont moins susceptibles de tolérer le harcèlement. »

Kazuna Yamamoto est moins optimiste. « Si on regarde l’ampleur des mouvements étudiants au Japon d’il y a 30 ou 40 ans, on constate que ma génération a beaucoup moins d’intérêt pour la politique. Ils s’en foutent, ils sont trop préoccupés par leur personne, leur avenir, trouver un emploi. Les gens ont peur en parlant d’être étiquetés, d’attirer l’attention de manière négative. Et une fois qu’ils sont employés, ils ne veulent pas compromettre leur situation. Quand j’ai fait la pétition on m’a dit qu’aucune entreprise ne voudrait m’embaucher. Personnellement je ne cherche pas à travailler au Japon, je lance ma propre entreprise. Mais je voudrais dire aux gens que ce genre de choses ne doit pas nous arrêter. »