«Le pouvoir cherche à gagner du temps»... En Algérie, les annonces s'enchaînent mais la crise perdure

PRESSION Le chef d'état-major de l'armée a demandé aux institutions d'appliquer l'article 102 de la Constitution, ce qui ouvrirait la voie à un empêchement d'Abdelaziz Bouteflika 

Marion Pignot avec AFP

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Plus d’un mois après le début d’une contestation populaire inédite, quel avenir pour l'Algérie?
Plus d’un mois après le début d’une contestation populaire inédite, quel avenir pour l'Algérie? — TOUFIK DOUDOU/AP/SIPA

Plus d’un mois après le début d’une contestation populaire inédite, le chef d’état-major de l’armée algérienne et vice-ministre de la Défense Ahmed Gaïd Salah a proposé ce mardi que le président Abdelaziz Bouteflika soit déclaré inapte à exercer le pouvoir en vertu de la Constitution ou qu’il démissionne.

Agé de 82 ans et au pouvoir depuis 1999, Abdelaziz Bouteflika est affaibli par les séquelles d’un accident vasculaire cérébral (AVC) qui, depuis 2013, l’empêchent de s’adresser de vive voix aux Algériens et rendent rares ses apparitions publiques.

Alors la balle est désormais dans le camp de Abdelaziz Bouteflika lui-même, s’il choisit de démissionner, ou dans celui du président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaiz, un proche du président à qui il revient de lancer la procédure permettant de déclarer le chef de l’Etat inapte à exercer ses fonctions.

Le général Gaïd Salah réclame l'application de l'article 102 de la Constitution

La rue algéroise est, elle, restée circonspecte après les propos du général Gaïd Salah, seuls quelques klaxons ont accueilli la nouvelle. Une annonce comme une surprise faite par celui qui est considéré comme l’un des personnages les plus puissants du pouvoir algérien. Et pour sortir ce pays pétrolier de la crise, ce fidèle de Bouteflika a prôné le lancement de la procédure prévue par l’article 102 de la Constitution, applicable quand le président de la République « pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions » ou en cas de démission.

L’article 102 de la Constitution stipule que le président du Conseil de la Nation (chambre haute) exerce l’intérim en cas « d’empêchement » du chef de l’Etat quand, « pour cause de maladie grave et durable », il « se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions ». Ce sont les deux Chambres du Parlement, qui sur proposition du Conseil constitutionnel « réuni de plein droit », vote à la majorité des deux-tiers, « l’état d’empêchement ».

Si « l’empêchement » se poursuit au-delà d’un délai de 45 jours, le pouvoir est déclaré vacant. L’intérim se poursuit alors pendant 90 jours maximum, durant lesquels une présidentielle est organisée. L’article 102 prévoit également cette procédure de « vacance » en cas de démission du président de la République.

« Le pouvoir cherche juste à gagner du temps en tentant de calmer la rue »

Cette annonce « ne va pas régler la crise. Le peuple ne réclame pas uniquement le départ de Bouteflika, mais de tout le système » au pouvoir, a expliqué Oumeima Khellaf, 24 ans, étudiante en tourisme. Pour Mohand Chertouk, électricien de 36 ans, il s’agit « juste d’une tentative de gagner du temps (…) le départ de Bouteflika peut constituer un début de solution, mais il faut ensuite « un changement profond, sinon la crise va perdurer ».

Amine Iken, étudiant en gestion financière de 23 ans, estime aussi que « le pouvoir cherche juste à gagner du temps en tentant de calmer la rue ». Mais « les manifestations ne vont pas s’arrêter car le peuple veut le départ de tout le système et pas seulement de Bouteflika ».

Côté partis, largement marginalisés par le mouvement de contestation, le Mouvement de la Société pour la Paix (MSP), principale formation islamiste, a estimé que l’article 102 « ne permet pas la mise en œuvre de réformes » une fois appliqué et empêche de futures « élections libres ». Le MSP, qui a rompu avec la majorité présidentielle depuis 2012, a appelé l’armée à « se contenter d’accompagner la classe politique dans la recherche d’une solution ».

« La mise en œuvre de l’article 102 » ne peut régler seule la crise

Ali Benflis, ex-Premier ministre d’Abdelaziz Bouteflika devenu l’un de ses principaux opposants, a salué l'« engagement » de l’armée à trouver une solution satisfaisant « les revendications légitimes » du peuple algérien, mais a averti que « la mise en œuvre de l’article 102 » ne pouvait régler seule la crise. Le Front des Forces socialistes, plus ancien parti d’opposition, a dénoncé, lui, « un coup de force contre la volonté populaire (…) à savoir le départ du système et de ses hommes, et pas seulement du chef de l’Etat ».

Pour rappel, la contestation en Algérie, pays membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), a été déclenchée le 22 février par des manifestations massives contre l’annonce de la candidature de Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat.

Face à la pression de la rue, le président algérien a renoncé à cette candidature, mais a reporté sine die la présidentielle prévue le 18 avril, prolongeant son actuel mandat jusqu’à un scrutin devant être organisé à une date incertaine, après une « conférence nationale », chargée notamment d’élaborer une nouvelle Constitution. Une solution totalement rejetée par les manifestants.