Brexit: Comment les politiciens se font broyer

BREXIT Alors que Theresa May pense à démissionner, le Brexit ressemble de plus en plus à un fléau pour les têtes d’affiches politiques britanniques, qui s’empêtrent depuis des mois dans ce dossier

Jean-Loup Delmas

— 

Theresa May, Première ministre britannique, le 24 mars 2019.
Theresa May, Première ministre britannique, le 24 mars 2019. — Adrian DENNIS / AFP
  • Theresa May a annoncé qu’elle pourrait démissionner en cas d’accord du Parlement britannique.
  • Elle rejoindrait alors la longue série des politiciens que le Brexit a broyés.
  • Sans consensus ni politique claire de ses partis, le Royaume-Uni devient un cimetière à ambition politique.

Le Brexit est en train de fossoyer à tour de bras la politique britannique. Theresa May vient d'en perdre le leadership ce lundi, avant d’annoncer qu’elle comptait démissionner si le Parlement accepte son accord avec l’Union Européenne présenté ce vendredi. Pendant ce temps, le costume d’opposition semble depuis des mois bien trop large pour les épaules de Jeremy Corbyn et du Parti Travailliste. Les autres partis, ultra-minoritaires, peinent également à exister. Sale temps  les politiciens sur la Tamise.

David Cameron première victime

Le Brexit malmène plus ses protagonistes qu’un G. R.R. Martin ayant des envies d’hémoglobine. Aujourd’hui, le phénomène a pris une telle ampleur qu’il semble totalement échapper aux différents politiques. « Le Brexit ne fait que mettre en évidence les failles dans le leadership politique britannique et l’amateurisme des politiciens en poste. Ni Theresa May, ni Jeremy Corbyn, ni Boris Johnson ou David Cameron avant eux, n’ont eu la stature pour gérer ce Brexit », souligne Agnès Alexandre-Collier, enseignante-chercheuse à la Maison Française d’Oxford.

A commencer par David Cameron, première victime. « Il s’est servi de la promesse du référendum sur le Brexit pour monnayer les votes lors des élections générales britanniques en 2015, qu’il remporta d’ailleurs avec la majorité absolue. Il voyait le référendum comme un moyen de mettre enfin un terme aux luttes intrapartisane du parti, qui se déchirait depuis 25 ans sur la question », analyse-t-elle. Et un certain orgueil de sa part, pour ne pas anticiper l’hypothèse d’une défaite, ni le moindre plan B, qui lui coûta finalement sa place de Premier ministre (il démissionna le lendemain du vote).

Theresa May illisible

Actuellement à ce même poste, Theresa May ne semble pas meilleure dans l’anticipation. Là aussi, Agnès Alexandre-Collier n’y voit pas la stature d’une leader : « Elle donne l’impression de naviguer à vue et dans toutes les directions. Elle soutient d’abord le Remain avant le référendum, puis un Brexit dur, et aujourd’hui elle vend son projet comme le seul compromis possible. »

Emmanuelle Saulnier-Cassia, professeur de droit public à l’Université de Versailles, et spécialiste du droit de l’Union Européenne et du Royaume-Uni, abonde dans ce sens : « Il est difficile de savoir ce qu’elle veut réellement. Peut-être souhaitait-elle partir sur un Hard Brexit pour avoir ensuite plus de marge de manœuvre pour négocier ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que cela n’a pas marché. »

Une position d’emblée trop clivante, dans un parti qui ne sait pas très bien où il veut aller. La professeur de droit pointe les divisions internes : « Le parti conservateur est plein d’europhiles et d’europhobes, comme le parti travailleur en face et comme la population britannique. Il n’y a pas de rassemblement politique autour de la question sur l’Europe chez les conservateurs, c’est un vif débat au sein même du parti, ce qui rend la possibilité pour Theresa May de trouver un consensus impossible. Surtout qu’elle est peu crédible dans cette volonté de Hard Brexit. »

L’opposition sans recours ni plan de secours

L’opposition aussi peine terriblement à s’unir autour d’un projet commun. « Elle ne remplit nullement son rôle de contre-gouvernement que l’incapacité des élus à régler la question aurait dû lui faire revêtir. Elle n’est pas force de proposition, encore moins de solution », indique Agnès Alexandre-Collier.

Et pour parler du leader Jeremy Corbyn, on laisse Emmanuelle Saulnier-Cassia faire les présentations : « C’est un europhobe convaincu qui a dû adopter une position plus consensuelle pour garder la tête de son électorat majoritairement pro-Europe. »

Mais de fait coincer entre ses convictions personnelles et les attentes politiques, le leader apparaît comme « très vague sur ses intentions. Il soutient le second référendum du bout des lèvres. Quant aux propositions de son parti, elles sont extrêmement légères. Proposer un "Brexit plus doux" à quelques jours de la sortie de l’Europe, c’est quand même peu et très flou… »

La professeure de droit y voit là aussi un stigmate de la politique outre-manche : « Tout est utilisé de manière très politique sur le dos des citoyens britanniques, avec une série de vote de politiciens qui changent constamment d’avis et de positions. Cela énerve d’autant plus les citoyens souhaitant un second référendum et qui voient les parlementaires voter et re-voter en masse sans qu’eux puissent avoir droit à ce second avis. »

Et les autres partis dans tout ça ?

A voir les deux partis traditionnels autant se contorsionner pour essayer de chercher une proposition claire, pourquoi des partis avec des idées plus fixes ne s’imposent pas ? « Ce sont des nains politiques. Entre le SNP (Parti national écossais) qui est très favorable au maintien dans l’Europe et le UKIP très défavorable, on voit des partis écrasés par le système politique britannique, qui est pensé comme bicéphale, entre un parti au pouvoir et un parti d’opposition. Il est assez fermé aux autres petits partis », analyse Emmanuelle Saulnier-Cassia.

Et puis, il ne faut pas l’oublier, la population britannique est loin d’être clair sur le sujet, difficile donc de faire une percée dans les sondages en ayant une position si clivante.

Obsession politique avant d’être nationale

Comment expliquer alors ce manque d’anticipation et de leader ? Peut-être sous le prisme d’un pragmatisme so british. « Cela n’explique pas tout bien sûr, mais c’est vrai qu’en matière politique, la donne est plus au pragmatisme et à l’adaptation aux évènements et aux circonstances, il n’y a pas cette culture d’avoir de grands projets, de grandes idées ou de grandes visions à long terme », selon Agnès Alexandre-Collier.

La politique britannique paie surtout une certaine névrose à propos du vieux continent. « La question européenne mine la politique du pays depuis le traité de Maastricht (1992). L’ensemble de leur système politique existe, se structure sur cette question. » Au point que certains partis politiques ont été créés juste sur le sujet, comme l’UKIP en 1994. Une obsession pas forcément cohérente avec les attentes de la population comme l’explique l’enseignante-chercheuse : « Pendant longtemps, l’ Europe n’était que la neuvième ou dixième préoccupation des électeurs du pays, il y avait un décalage entre l’obsession politique et l’intérêt réel porté par le peuple. A force de la mettre au cœur de leurs politiques, il s’est retourné contre eux. »