Report du Brexit: «Theresa May demande une bouffée d’oxygène pour essayer une dernière fois»

INTERVIEW Les dirigeants européens pourraient accorder un délai supplémentaire au Royaume-Uni pour organiser sa sortie de l’Union. Mais le problème reste entier, estime Pascale Joannin, de la Fondation Robert-Schuman

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel
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La Première ministre britannique Theresa May a défendu son projet d'accord avec l'UE sur le Brexit lors d'une conférence de presse, le 15 novembre 2018.
La Première ministre britannique Theresa May a défendu son projet d'accord avec l'UE sur le Brexit lors d'une conférence de presse, le 15 novembre 2018. — Matt Dunham/AP/SIPA

Le précipice est donc là. Dans huit jours, le 29 mars, le Royaume-Uni doit sortir de l’Union européenne. Sauf que pour l’instant, aucun accord n’a été ratifié et c’est donc une sortie sans accord, un « hard Brexit » qui se profile. Pour l’éviter, la Première ministre britannique, Theresa May, a demandé mercredi un report de cette date fatidique.

Le Conseil européen de ce jeudi et vendredi, qui réunit les chefs d’Etat et de gouvernement, doit en décider. A priori il y est ouvert, mais pas sans conditions. La première étant d’approuver l’accord signé entre l’Union et le gouvernement britannique en novembre… que les parlementaires de Westminster ont déjà rejeté deux fois. Theresa May s’y accroche, explique Pascale Joannin, directrice générale de la très proeuropéenne Fondation Robert-Schuman.

Que peut attendre le gouvernement britannique de ce Conseil européen ?

L’Union européenne est confrontée à une situation qu’elle n’a pas initiée. Le Royaume-Uni a fait un référendum pour sortir et ils se retrouvent coincés. Car les conséquences d’une sortie n’ont pas été bien expliquées. On a dit « on va reprendre notre indépendance », mais c’est tout. Et il n’y a pas de majorité au Parlement britannique pour savoir comment on va sortir. Ils ne veulent pas de l’accord de retrait (il a été rejeté deux fois, en janvier et en mars, NDLR), mais ils ne veulent pas non plus d’une sortie sans accord. Theresa May se retrouve contrainte de demander ce report, sinon le 29 mars elle sort sans accord. Elle essaie de gagner un peu de temps pour essayer de trouver une solution magique.

Cet accord de retrait, si Theresa May n’arrive pas à le « vendre », c’est parce qu’il est trop dur pour les Britanniques ?

Non, il n’est pas trop dur pour les Britanniques puisqu’il a été négocié avec les Britanniques. S’ils avaient trouvé ça trop dur, ils ne l’auraient pas signé. Ce n’est pas quelque chose qu’on a imposé, ce n’est pas un diktat européen. C’est un accord qui a été signé par les deux parties. Le problème, c’est que Theresa May doit vendre cet accord au parlement britannique et qu’elle n’arrive pas à trouver une majorité pour ça. Elle se retrouve coincée. Le problème c’est que les Britanniques ne savent pas ce qu’ils veulent.

Les gens qui ont fait campagne pour sortir pendant le référendum ont dit « on sort et puis après on verra » et on voit au moment où on veut sortir qu’il y a plein de difficultés. Ils n’avaient pas imaginé, rêveurs et menteurs qu’ils étaient, qu’il y allait avoir une frontière avec l’Irlande. Et aujourd’hui personne ne veut une « frontière dure » entre l’Irlande du Nord (qui fait partie du Royaume-Uni, NDLR) et l’Irlande (qui est indépendante et toujours membre de l’Union européenne, NDLR). De fait, il y en a une, elle est là, alors qu’est-ce qu’on fait ? Cet accord essaie de régler cette affaire.

A vous entendre, il n’y a donc pas vraiment de solution, alors à quoi bon un report de la date du Brexit ?

Theresa May est entêtée, elle est tenace. Elle se dit que pour le Royaume-Uni – et l’Union européenne est sur la même longueur d’onde – l’accord qui a été négocié entre les deux parties est le meilleur. Ça permet de faire les choses en douceur. C’est un divorce à l’amiable. Comme elle pense toujours que c’est la meilleure chose à faire pour éviter un divorce douloureux, elle fait deux menaces aux députés. La première, c’est le divorce sans accord. C’est ce qui coûtera le plus cher, pour les Britanniques d’abord et pour ceux qui ont des relations avec eux ensuite. La deuxième, c’est de ne jamais sortir de l’Union européenne. Donc, avec ça, elle espère rallier à elle les indécis et les récalcitrants.

Les dirigeants européens peuvent-ils dire « non, il n’y aura pas de report » et on reste sur la date du 29 mars ?

Je ne suis pas sûre qu’ils disent non. Parce que dans cette affaire, personne n’a envie de mettre sous l’eau la tête du Royaume-Uni, qui se l’est mise toute seule et est en train de se noyer. Ça sera de la non-assistance à personne en danger. Theresa May a officiellement demandé hier un report. Elle demande une dernière bouffée d’oxygène pour essayer une dernière fois. Donc les chefs d’Etat et de gouvernement vont, je pense, accorder un report mais en l’assortissant de conditions. D’abord une durée limitée, au 30 juin. Car il y a dans deux mois des élections européennes et on ne va pas pouvoir organiser des élections au Royaume-Uni au dernier moment. Sachant que le Parlement européen doit ratifier l’accord lui aussi. Et puis sur le fond, c’est le même accord, on ne peut pas renégocier.

Theresa May va donc devoir commencer un intense lobbying auprès de ces parlementaires dans les semaines qui viennent. Est-ce que sa seule marge de manœuvre, c’est le chantage et l’épuisement ?

Oui, les avoir à l’usure comme on dit. Elle va essayer de les convaincre que la seule solution possible pour le bien du Royaume-Uni et pour pouvoir sortir de la manière la moins pénible possible. Il va falloir qu’elle trouve les bons arguments et les mots justes. Mais je ne suis pas sûre qu’elle y arrive.