Renoncement de Bouteflika: Pourquoi la solution à la crise ne passera pas par l'opposition politique

ALGERIE La décision du gouvernement de reporter les élections présidentielles et de ne pas présenter Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat ressemble à une non-réponse du pouvoir

Jean-Loup Delmas

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De jeunes Algériens défilent dans le centre d'Alger
après l'annonce du retrait d'Abdelaziz Bouteflika de la course présidentielle, le 11 mars 2019.
De jeunes Algériens défilent dans le centre d'Alger après l'annonce du retrait d'Abdelaziz Bouteflika de la course présidentielle, le 11 mars 2019. — BELGHOUL/PP AGENCY/SIPA

C’est décidé, les élections algériennes sont reportées à une date ultérieure et le président Abdelaziz Bouteflika ne briguera pas un cinquième mandat. L'annonce du gouvernement du pays, premier gros acte politique depuis les manifestations monstres dans les rues, ne semble pas apaiser les masses en colère.

Pas plus qu’elle ne convint Khadija Mohsen-Finan, chercheuse associée à l’Iris, professeure à Paris I et auteure de Dissidents du Maghreb : « C’est une réponse décalée, une vieille ruse d’un autre temps mais qui n’est plus au goût du jour pour fonctionner. Le gouvernement sait qu’il vise à côté de la plaque dans sa réponse, mais le peuple n’est plus dupe. »

Désert politique chez l’opposition

De toute façon, l’élection présidentielle ressemble de plus en plus à un non-événement. Coté opposition, on est loin de pouvoir fournir une alternative crédible et unificatrice pour suppléer le long séjour au pouvoir de Bouteflika.

Pour le moment, le candidat déclaré le plus connu est Abdelaziz Belaïd, 55 piges et un passif dans le Front de libération nationale (FLN), l’ancien parti unique de formation de… Bouteflika qu’il a quitté en 2011 seulement. Niveau changement de politique révolutionnaire, on a effectivement vu mieux. Quant à sa crédibilité d’opposition, elle est ternie par son bilan à l’élection de 2014, où il n’avait recueilli que 3 % des voix. 

Les deux autres candidats déclarés début mars sont Ali Zeghdoud et Abdelkrim Hamadi, ce dernier étant en plus un candidat sans parti. Leur dossier avait été invalidé lors de l’élection précédente. Le principal adversaire de Bouteflika en 2004 et 2014, qui n’était autre que son ex-Premier ministre Ali Benflis, a décidé de ne pas se représenter, tout comme Abderrezak Makri, président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), principal parti islamiste du pays.

Bref, si en Algérie on rit jaune sur l’absence physique du président Bouteflika, l’opposition ne se montre pas beaucoup plus présente, entre candidats quasi-anonymes et ex du régime ayant bien du mal à incarner un changement tant souhaité.

Une réponse de la rue et non des politiques

Cette absence de crédibilité chez les adversaires politiques de Bouteflika n’étonne guère Khadija Mohsen-Finan : « Le régime a pris soin de décapiter chaque tête d’opposition qui émergeait un peu trop. C’est pour cela que Bouteflika règne sur un champ de ruine politique, où il n’a pas d’opposants crédibles. » Jusqu’à ce que l’opposition vienne de la rue, et non de candidats fantômes.

De toute façon, qu’importe que l’opposition politique à Bouteflika se rapproche plus du désert que du leader, ce n’est plus ce que les Algériens recherchent selon la chercheuse : « Ils ne sont pas en attente d’un homme politique providentiel. C’est pour ça qu’il ne faut pas regarder la situation avec nos grilles de lecture politique occidentales et quelque peu vétustes. Qu’importe le manque d’autres candidats. Ce n’est pas la question ni l’enjeu des manifestations actuelles. Aujourd’hui, la dissidence prend de nouvelles formes, loin de la politique politicienne. » A savoir les réseaux sociaux, la volonté d’un pouvoir d’en bas, et les manifestations géantes pour faire vaciller un pouvoir autrement que par des élections.

De l’union populaire plus qu’un leader politique

Pour synthétiser, en allant dans la rue, le peuple a renoncé aux urnes et souhaite désormais une solution plus concrète et plus autonome : « 2011 et ses désillusions politiques sont passés par là, résume la chercheuse. La rue ne veut pas confier son destin à un pouvoir comme elle l’a trop fait par le passé. Elle se méfie des urnes facilement manipulables. Le peuple est éduqué et cultivé, il estime pouvoir se gérer d’en bas et ne demande pas une nouvelle figure en haut. Ce qu’il veut, c’est qu’on le laisse opérer. »

Bon, on aura compris, les manifestants algériens ne veulent pas d’un homme providentiel allant sauver seul la Nation. Mais du coup, que veut-il ? « Le peuple veut une réponse sociale avant d’être politique. C’est pour cela que le slogan “Nous ou le chaos” du pouvoir, qui a tant fonctionné par le passé, ne marche plus du tout désormais, car le problème n’est pas le dirigeant mais le système. Cela fait depuis 1963 avec l’Indépendance, et encore plus depuis 1965, que l’Algérie est à la main d’une caste militaire, et où le peuple se sent infantilisé, où on essaie d’acheter son adhésion et son silence grâce aux rentes pétrolières. »

Le simple décalage de la présidentielle ne risque donc pas d’apaiser les tensions. « On aura de toute façon la réponse avec les manifestations dans les prochains jours. Mais c’est une non-réponse, surtout que les manifestants n’en peuvent plus d’attendre, ils veulent des actions et des solutions dès aujourd’hui. Le changement, c’est maintenant. »