Renoncement de Bouteflika en Algérie: «Pour réussir, les réformes démocratiques devront être inclusives», estime l'ancien ambassadeur américain Robert Ford

INTERVIEW Face à la pression de la rue, le président algérien a renoncé à briguer un 5e mandat et annoncé un report de l'élection

Propos recueillis par Philippe Berry

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Scène de liesse à Alger le 11 mars 2019 après l'annonce du président Bouteflika qui renonce à briguer un cinquième mandat.
Scène de liesse à Alger le 11 mars 2019 après l'annonce du président Bouteflika qui renonce à briguer un cinquième mandat. — T. Doudou/AP/SIPA

Après 20 ans au pouvoir, il renonce. Face à une contestation populaire sans précédent, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a annoncé, lundi, qu’il ne briguerait pas de cinquième mandat. Prévue le 18 avril, l’élection présidentielle a été reportée et aura lieu après une « conférence nationale » chargée de réformer le système politique et d’élaborer un projet de Constitution d’ici la fin 2019. Décryptage à chaud avec Robert Ford, ambassadeur américain en Algérie entre 2006 et 2008 et expert de la région au Middle East Institute.

 

Ce renoncement de Bouteflika est-il porteur d’espoir pour la population algérienne ?

Il est trop tôt pour savoir dans quelle direction va aller l’Algérie. La conférence nationale annoncée par Bouteflika aura-t-elle lieu rapidement ou à un horizon plus lointain ? Qui décidera de la liste des participants ? Comment les décisions seront-elles prises ? On l’ignore. Si le pouvoir en place domine la conférence, il y aura peu d’espoir d’une réelle ouverture politique à court terme.

Le Printemps arabe a été suivi de nombreuses désillusions. Comment éviter un bis repetita ?

La Tunisie a montré qu’il existe de nombreux obstacles sur la route de la libéralisation. Un changement graduel autour de compromis offre un meilleur espoir sur le long terme. Pour de véritables réformes démocratiques, le processus algérien devra être inclusif, avec la participation de personnes en dehors du gouvernement et que leurs idées – comment stimuler les investissements économiques et la construction de logements, comment étendre les libertés – soient prises en compte. Une nouvelle Constitution n’apportera pas de changement si elle ne garantit pas les libertés individuelles et n’établit pas un Etat de droit.

La colonne vertébrale autour de Bouteflika est composée de ses frères, d’industriels et de l’armée. Quel rôle vont avoir les généraux dans les prochains mois ?

L’armée, bien entendu, jouera un rôle central, tout comme la police. Mais la structure du pouvoir algérien n’est pas totalement centralisée, et l’absence de consensus sur un cinquième mandat a montré que l’armée ne décide pas seule.

Le risque d’un embrasement existe-il ?

Le mouvement de protestation n’a pas de leaders qui font l’unanimité, comme en Syrie en 2011. Contrôler les manifestations est donc compliqué, et le risque de violence est réel Mais jusqu’à présent, les manifestants et le pouvoir ont fait preuve de retenue. Il est vital que cela continue.

Bouteflika a mené une réconciliation après la guerre civile des années 1990. L’instabilité peut-elle conduire à un retour de la menace islamiste ?

J’ai travaillé à l’ambassade d’Alger entre 1994 et 1997. L’Algérie se trouve aujourd’hui dans une situation politique très différente. Il y a des figures islamiques mais elles opèrent au sein du système politique. Il n’y a pas de mouvement islamiste capable de dominer de futures élections.