Algérie: «Colonne vertébrale» de la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, qui compose le clan du chef de l'Etat?

INTERVIEW Pour Antoine Basbous, politologue et spécialiste du monde arabe et fondateur de l’observatoire des pays arabes (OPA), l’entourage du président algérien Abdelaziz Bouteflika ne doit sa survie qu’à son unité

Propos recueillis par Helene Sergent

— 

Abdelaziz Bouteflika, actuel président algérien, bénéficie depuis des décennies du soutien de ses proches et d'amis fidèles.
Abdelaziz Bouteflika, actuel président algérien, bénéficie depuis des décennies du soutien de ses proches et d'amis fidèles. — RYAD KRAMDI / AFP
  • Abdelaziz Bouteflika, président de l’Algérie depuis 1999, a été rarement vu en public depuis un AVC dont il a été victime en 2013.
  • Des manifestations se succèdent depuis le 22 février pour exiger le retrait de la candidature de Bouteflika qui entend briguer un cinquième mandat.
  • Une avocate suisse agissant pour le compte d’une citoyenne algérienne non identifiée a déposé le 8 mars dernier une requête devant un tribunal helvète demandant le placement sous curatelle de Bouteflika en raison de son état de santé et les risques de « manipulation de son entourage ».

L’Algérie va-t-elle entrer dans sa troisième semaine de contestation ? A l’approche du scrutin présidentiel, prévu le 18 avril prochain, l’avenir de l’actuel président Abdelaziz Bouteflika a continué tout au long du week-end d’alimenter la chronique politique du pays. Rapatrié dans un avion de Genève après des « contrôles médicaux », le chef d’Etat âgé de 82 ans et affaibli depuis 2013 par les séquelles d’un AVC est arrivé ce dimanche soir en Algérie.

Qui se charge depuis de l’intendance à la tête du pays et qui compose ce cercle restreint qui entoure Abdelaziz Bouteflika ? Antoine Basbous, politologue spécialiste du monde arabe et fondateur de l’observatoire des pays arabes (OPA) décortique les strates de ce camp familial, militaire et économique qui fait bloc derrière le président.

Les observateurs évoquent régulièrement le « clan Bouteflika ». Existe-t-il vraiment et qui le compose ?

C’est une réalité depuis vingt ans. Lorsque le président est arrivé au pouvoir, il y a installé sa famille et ses fidèles. La principale personne qui l’a accompagné au palais présidentiel est son frère Saïd. Avec le titre de « conseiller spécial », il est considéré comme le « vice-roi » d’Algérie. C’est l’ombre de son frère, l’homme de toutes les besognes, qui parle pour le président. Au fur et à mesure que Bouteflika s’éteignait, Saïd portait sa parole auprès des institutions, du gouvernement ou des armées. C’est lui qui interprète la pensée d’Abdelaziz Bouteflika depuis qu’il ne peut plus parler et qui transmet cette pensée aux appareils d’État.

Nacer, l’autre frère du président, est l’inamovible secrétaire général du ministère de la Formation professionnelle. Il ressemble à Abdelaziz Bouteflika, a le goût du contact, connaît bien l’administration mais très peu l’armée. Depuis quelques mois, c’est lui qui est exposé. Il participe à des réunions stratégiques, représente la famille lors d’événements importants. Pour toutes ces raisons, certains estiment qu’il peut être présenté comme l’héritier de l’actuel chef d’Etat. Bouteflika a toujours fonctionné avec la cellule familiale au point d’installer sa mère et sa sœur au palais, auxquelles il a confié la gestion des cuisines à son arrivée, parce qu’il redoutait l’empoisonnement.

Abdelaziz Bouteflika peut-il s’appuyer sur un réseau de militaires ou de généraux ?

Oui. On trouve en première place le général Gaïd Salah, chef d’État-major des armées et vice-ministre de la Défense (le ministre étant Abdelaziz Bouteflika lui-même). Il a été nommé à ce poste en 2004 et a reculé son âge officiel – il a 84 ans – pour pouvoir se maintenir à ses fonctions. Bouteflika a fait en sorte de ne pas nommer de jeune général ou de général très ambitieux parce que, à ce poste, il avait besoin d’un soutien inconditionnel, d’un militaire qui lui doit tout.

Dans le premier cercle, on trouve aussi le général Bachir Tartag. C’est l’ancien adjoint du général Taoufic chargé du renseignement algérien qu’il avait écarté. En 2015, Bouteflika a décidé de limoger Taoufic et de segmenter les services secrets pour les affaiblir et de les répartir sous plusieurs entités. La plus visible, le département de surveillance et de sécurité (DSS) a été confiée à Bachir Tartag. Le général Abdelghani Hamel, à la tête d’une puissante force de police depuis 2010 est également un proche du clan du président qui fondait beaucoup d’espoirs en lui. Mais il a été mêlé à une affaire d’importation de cocaïne par l’entremise de son chauffeur et de son fils et limogé en juin 2018.

Et au sein des sphères économiques ?

Le camp Bouteflika compte trois personnes majeures qui évoluent dans les milieux économiques. Ali Haddad, le patron du puissant Forum des chefs d’entreprise en Algérie est très proche de Saïd Bouteflika. Il a raflé de très importants contrats – dans les BTP notamment – et a aujourd’hui la capacité de faire et de défaire les carrières de ministres et de Premiers ministres. Jusqu’ici, ce fut un homme extrêmement puissant.

L’ancien ministre de l’Energie, Chakib Khelil, est lui aussi très proche des Bouteflika. Inquiété par la Justice en 2013, il a été réhabilité au sein de la politique intérieure algérienne avant d’être de nouveau cité par la justice italienne, en décembre dernier, dans une affaire de pots-de-vin. La dernière personne qui compte dans le milieu est l’actuel patron de la Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour. Condamné et emprisonné en 2007 et soupçonné d’espionnage, il a été nommé à la tête de cette entreprise publique, véritable poids lourd de l’industrie pétrolière en Afrique, en mars 2017.

Ces différents cercles ont-ils une influence réelle ou supposée ?

Qui a été aux côtés d’Abdelaziz Bouteflika à Genève lors de ses examens de santé ? Son frère Nacer. Qui gérait le pays depuis l’accident vasculaire cérébral du président algérien survenu en 2013 ? Son autre frère, Saïd. Haddad, lui, a été en capacité d’écarter l’ancien Premier ministre Tebboune à l’été 2017 et s’affiche lors de forums, conférences ou voyages officiels au-dessus des membres du gouvernement. Ce cercle-là n’a pas une influence supposée, elle est bien réelle.

Y a-t-il toutefois des risques de fissures, de dissensions au sein de ce camp ?

L’avenir de chaque membre de ce clan dépend de leur survie à tous. Ils sont la colonne vertébrale du « bouteflikisme ». En revanche, un homme parmi eux est susceptible d’abandonner le reste du groupe, c’est le général Gaïd Saleh. Lui pourrait avoir le souci de la survie du régime. Il sait que le pays est contre Bouteflika, que c’est irréversible. Il ne va pas s’engager dans une guerre civile pour un homme qui est à l’agonie. Il pourrait réagir de la même façon que l’armée égyptienne lors de la révolution de 2011 et donner congé au chef d’Etat pour pouvoir sauver le régime. Il se montre de plus en plus ambigu et a fait plusieurs déclarations contradictoires ces dernières semaines. Désormais, il ne menace plus la population qui manifeste et assure que le peuple et l’armée partagent les mêmes objectifs.