VIDEO. Algérie: Et maintenant, que peut-il se passer dans le pays?

CRISE POLITIQUE Abdelaziz Bouteflika promet d'abréger son mandat à la tête de l'Algérie... après avoir été élu lors des prochaines élections

Lucie Bras

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Des manifestants à Alger, le 1er mars 2019.
Des manifestants à Alger, le 1er mars 2019. — RYAD KRAMDI / AFP

Une colère vive face à un régime sourd. Dans les rues d’Alger et du pays tout entier, des dizaines milliers de manifestants marchent contre un cinquième mandat de leur président. En réponse à leur colère, Bouteflika promet d’abréger son prochain mandat, afin d’organiser de nouvelles élections auxquelles il ne sera pas candidat, au terme d’une « conférence nationale » pour changer le « système ».

Une réponse qui n’a pas surpris les Algériens, coutumiers de ce genre de propos de leur président. 20 Minutes fait le point sur la situation politique tendue en Algérie, avec Amel Boubekeur, chercheuse à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Quelle a été la réaction en Algérie après la réponse du président ?

« J’ai écouté et entendu le cri du cœur des manifestants », a écrit le président Abdelaziz Bouteflika dans sa lettre aux Algériens. Un document lu dimanche par son directeur de campagne Abdelghani Zaalane devant la presse. L’initiative n’a pas réussi à calmer la colère des Algériens. Juste après l’annonce du dépôt de sa candidature, des jeunes sont redescendus dans la rue à la nuit tombée, faisant résonner les slogans « Non au 5e mandat » et « Bouteflika dégage » dans les rues d’Alger. Cette candidature est « une humiliation insupportable » par la majorité des Algériens, s’indigne le quotidien francophone El Watan.

Pour Amel Boubekeur, « ce n’est pas nouveau ». « Il avait promis la même chose en 2014, idem lors de son troisième mandat, c’est un scénario qui sonne déjà comme attendu, qui n’a pas beaucoup de crédibilité. Il y a une volonté manifeste de gagner du temps. Etre élu, c’est la possibilité de rapatrier ses biens, de s’absoudre de certains délits, de laisser la maison Algérie propre, en quelque sorte. »

A-t-on vu le président depuis l’annonce de sa candidature ?

Non, toujours pas. Abdelaziz Bouteflika se trouve actuellement en Suisse pour des « examens médicaux périodiques », comme cela était annoncé par son entourage. A 82 ans, le président algérien ne s’est pas adressé de vive voix à son peuple depuis son AVC en 2013. Il n’apparaît plus que rarement en public.

Abdelaziz Bouteflika a-t-il encore des soutiens dans le pays ?

Aussi surprenant que ça puisse paraître, il n’y a eu qu’une manifestation de soutien à Abdelaziz Bouteflika. Elle n’a rassemblé qu’une poignée de personnes. Ce qui lui permet de se maintenir, selon la chercheuse, c’est son entourage, et les intérêts qu’ils partagent. « En Algérie, il y a un régime de neutralisation mutuelle entre Bouteflika, l’armée et les services de renseignement. De temps en temps, des affaires de corruption contre les droits de l’homme ressortent. C’est cette méthode qui a permis la continuité politique », estime Amel Boubekeur.

Un parti d’opposition peut-il remporter l’élection présidentielle ?

« Depuis 1999, très peu de partis ont obtenu un agrément. Quelques-uns ont réussi mais ce ne sont que des ersatz du FLN [Front de libération nationale, parti au pouvoir], ils n’ont aucun poids. Les Algériens ont appris à vivre sans président et sans parti politique », explique la chercheuse. Sans opposition, c’est Bouteflika et le parti au pouvoir qui devraient se maintenir. Mais pour Amel Boubekeur, ce n’est pas la bonne question. « On ne devrait pas se focaliser sur lui en tant que personne mais sur l’avenir du système. Va-t-il y avoir un président civil ou une personnalité militaire ? Il faut savoir que lors de l’arrivée de Bouteflika en 1999, l’objectif était de faire oublier le putsch militaire de 1991 », rappelle-t-elle.

Quelle solution pour sortir de la crise ?

Ces élections sans compétition n’apporteront pas le changement que demande le pays. « La solution viendra des Algériens, des manifestations organisées, familiales, joyeuses. Elle viendra de la volonté de négocier une transition du pouvoir. Enfin, elle viendra aussi de la France, qui fait silence sur cette question », explique la chercheuse. Elle pointe du doigt les intérêts des dirigeants algériens qui se trouvent dans le pays. « La France va-t-elle continuer à accorder un blanc-seing à un gouvernement qui n’est pas représentatif ou va-t-elle demander le respect de la sécurité des manifestants ? », demande-t-elle encore.

A Paris, le Quai d’Orsay a dit avoir « pris note de la candidature du président Bouteflika ». « Nous souhaitons que l’élection présidentielle se déroule dans de bonnes conditions. C’est au peuple algérien qu’il appartient de choisir ses dirigeants et de décider de son avenir », a déclaré une porte-parole du ministère français des Affaires étrangères lors d’un point-presse.