VIDEO. Drapeaux, chants et youyous: A Paris, dans le calme, la diaspora dit son soutien à la mobilisation algérienne

REPORTAGE Alors que depuis plusieurs semaines les Algériens se mobilisent contre un 5e mandat de Bouteflika, la diaspora en France espère que cette mobilisation sans précédent est le signe d'un tournant historique

Oihana Gabriel

— 

Des hommes, des femmes, des enfants sur les épaules de leurs parents entonnent l'hymne algérien lors de cette mobilisation pour une transition démocratique en Algérie.
Des hommes, des femmes, des enfants sur les épaules de leurs parents entonnent l'hymne algérien lors de cette mobilisation pour une transition démocratique en Algérie. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • A Paris, ce dimanche, 6.000 Algériens ou Français d'origine algérienne se sont rassemblés place de la République pour dire leur soutien à leur peuple. 
  • A quelques heures de la fin du dépôt des candidatures pour les élections du 18 avril, l'espoir reste immense de voir une transition démocratique en Algérie. 
  • Hymne et drapeau algérien, la manifestation s'est faite dans le calme et était l'occasion d'aborder la politique et l'avenir de l'Algérie.

Des drapeaux algériens dressés haut sur les abribus et même sur la statue de Marianne.

 

Sur la statue de la République flotte le drapeau algérien pour cette manifestation, dimanche 3 mars 2019, pour une transition démocratique en Algérie.
Sur la statue de la République flotte le drapeau algérien pour cette manifestation, dimanche 3 mars 2019, pour une transition démocratique en Algérie. - O. Gabriel / 20 Minutes

 

Ce dimanche midi, la place de la République à Paris résonnait au son des youyous, des applaudissements et des cris : « Dégage FLN ! » Un slogan qui fait écho à la mobilisation de l’autre côté de la Méditerranée, où le peuple algérien défie depuis plusieurs semaines le pouvoir en sortant dans la rue. Une première depuis l’Indépendance. Le déclencheur, c’est la volonté d ’Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999 et qui a soufflé ses 82 bougies samedi de rempiler pour un cinquième mandat à la tête de l’Algérie. Et à quelques heures de la fin du dépôt des candidatures et alors que le camp présidentiel a annoncé que le dossier de candidature du président serait déposé au Conseil constitutionnel dimanche avant minuit, l’espoir était de mise à Paris. Où quelque 6.000 personnes selon la préfecture de police, 10.000 selon un des organisateurs algériens, unissaient leurs voix pour dire non à une énième confiscation et exprimer leur soutien à leurs familles.

« Bouteflika, dégage »

Il y a des sourires sur les lèvres, quelques enfants sur les épaules, ce dimanche midi, la place de la République se remplit petit à petit de manifestants, certains drapés dans les couleurs vert et blanc de l’Algérie. « Un tournant historique », voilà comment la plupart des hommes et femmes qui manifestent dans une ambiance bon enfant décrivent les manifestations monstres qui ont peu à peu essaimé dans toute l’Algérie depuis le 16 février. Beaucoup moquent le président algérien, qui ne s’est pas adressé aux Algériens depuis son AVC en 2013. Et qui est hospitalisé depuis huit jours à Genève.

Comme un pied de nez à cet homme que les Algériens ne voient plus qu’en photo, Cyndi promène aux côtés des pancartes et des smartphones, un cadre… vide.

Cyndi, une Franco-Algérienne de 25 ans, promène un cadre pour faire un pied de nez à Bouteflika, que les Algériens ne voient plus qu'en photo depuis en AVC en 2013.
Cyndi, une Franco-Algérienne de 25 ans, promène un cadre pour faire un pied de nez à Bouteflika, que les Algériens ne voient plus qu'en photo depuis en AVC en 2013. - O. Gabriel / 20 Minutes

« Tout ce qu’on voit à la télévision, c’est un cadre avec une petite photo de Bouteflika, explique cette Franco-Algérienne de 25 ans. Moi j’ai envie de montrer un cadre avec le peuple, qui détient le pouvoir ! On est en train de changer l’histoire de notre pays, les hommes, les femmes, les enfants descendent dans la rue dans toutes les régions d’Algérie et même à l’étranger, à Londres, à Paris. »

Sur un abribus, des manifestants chantent et montrent leur drapeau lors de cette manifestation place de la République dimanche 3 mars 2019.
Sur un abribus, des manifestants chantent et montrent leur drapeau lors de cette manifestation place de la République dimanche 3 mars 2019. - O. Gabriel / 20 Minutes

 

A Lyon samedi, à Paris, Marseille, Toulouse et Rennes ce dimanche, la communauté d’origine algérienne tempêtait contre ce président accroché à son trône. « Ce grabataire moribond ferait mieux de partir se soigner, s’agace Hacène, 65 ans, dont quarante en France. « D’ailleurs il ne se soigne même pas dans son pays, c’est dire l’état de nos hôpitaux ! », tempête Sofia, 66 ans. « On ne s’attendait pas à ce qu’il se présente à nouveau, à 82 ans, il n’est même pas capable de tenir un stylo, regrette Asma, la trentaine. Le problème, c’est que Bouteflika et sa clique n’ont pas de plan B. »

« Il est temps que le peuple prenne en main son destin »

Douda, une Franco-Algérienne de 52 ans, s’invite dans la conversation. « De toute façon, l’Algérie c’est une gérontocratie ! Il est temps que le peuple prenne en main son destin. » « Le problème, ce n’est pas seulement Bouteflika, mais tout le système derrière », renchérit Hamid, un Algérien de 27 ans sous sa pancarte « Bouteflika, dégage ! » Ce que j’espère, c’est le départ de tout ce régime, le Premier ministre, le gouvernement, l’oligarchie qui a dilapidé le trésor public. » Lui sent un véritable vent de liberté, une ère nouvelle. Déjà en 2014, en Algérie, il avait manifesté contre le 4e mandat de Bouteflika. « Mais après avoir été arrêté huit fois, j’étais fatigué de voir que le peuple ne voulait pas se réveiller. »

La place de la République à Paris s'est petit à petit rempli de manifestants, qui disent leur soutien au peuple algérien qui se soulève depuis des semaines contre un 5e mandat de Bouteflika.
La place de la République à Paris s'est petit à petit rempli de manifestants, qui disent leur soutien au peuple algérien qui se soulève depuis des semaines contre un 5e mandat de Bouteflika. - O. Gabriel / 20 Minutes

 

« Rendez-nous notre Algérie »

Sur les pancartes, les mots d’ordre sont clairs : « Pour une transition démocratique et un état de droit », « Want to be free, Viva l’Algérie », « Rendez-nous notre Algérie ».

 « Pour une transition démocratique et un état de droit », « Want to be free, Viva l’Algérie », « Rendez-nous notre Algérie », voilà ce qu'on peut lire sur les pancartes lors de cette mobilisation à Paris dimanche 3 mars 2019.
« Pour une transition démocratique et un état de droit », « Want to be free, Viva l’Algérie », « Rendez-nous notre Algérie », voilà ce qu'on peut lire sur les pancartes lors de cette mobilisation à Paris dimanche 3 mars 2019. - O. Gabriel / 20 Minutes

Si nombre des personnes rencontrées croient en un véritable bouleversement du régime, trouver une issue pacifique et démocratique comporte quelques obstacles. Au premier rang, le manque d’opposants crédibles, alors que les élections sont prévues très vite, le 18 avril. Entre deux chants et dans les odeurs de sandwichs vendus sur la place, les débats vont bon train. Pour beaucoup, ce qu’il faudrait, c’est annuler ce simulacre et organiser de nouvelles élections, démocratiques cette fois. « A condition d’avoir des médias libres, un vote sans fraude, de mettre un terme à la propagande et laisser réellement la possibilité à de nouvelles personnalités d’émerger », prévient Hamid. Et si Bouteflika est tout de même réélu ? « On va continuer à se mobiliser ici et en Algérie jusqu’à ce qu’il y ait un véritable tournant démocratique », avance Cyndi.

« C’est une révolution, pas une révolte »

Un espoir qui fait fi du spectre des années noires. « Le peuple a brisé le mur de la peur malgré un pouvoir qui agite la menace d’une guerre civile », s’enthousiasme Sarah, une Franco-Algérienne de 28 ans. « Mais les Algériens ont vécu les années de terreur et n’ont pas envie que ça recommence, c’est pour cela que ce mouvement est pacifique, insiste Douda. C’est une révolution, pas une révolte. Si on est venu ici, place de la République, c’est pour soutenir nos familles, nos frères, qui manifestent en Algérie. » Et Sofia d’avouer d’une voix voilée : « J’ai envie de pleurer, de crier. Enfin, le peuple s’est réveillé. » Et reste calme, vous avez vu les images, les manifestants nettoient derrière eux, ce ne sont ni des casseurs ni des voyous, mais des personnes éduquées qui demandent la démocratie. » Pour Ali, un Franco-Algérien de 34 ans, la dérive des années noires est évitable : « On ne va pas revivre le film des années 1990. Et on va éviter de tomber dans le piège de l’Etat, qui voudrait manipuler les manifestants en les faisant passer pour des violents, et ainsi pouvoir interdire les manifestations. »

Espoir dans la jeunesse

« J’espère que les jeunes qui se lèvent aujourd’hui vont reprendre le flambeau et défendront de nouveaux candidats », martèle Nadia, une Franco-Algérienne de 64 ans, qui évoque tout sourire un « tournant de bonheur » pour elle. Et beaucoup parlent d’une jeunesse oubliée et sacrifiée qui en a assez de souffrir en silence. « Ils vivent dans une prison à ciel ouvert, sans boulot, sans loisir », se désole Sofia. Et Hacene de prévenir : « Il faut donner du travail aux jeunes pour éviter qu’ils fuient le pays et se retrouvent noyés en Méditerranée. » « La France aussi a intérêt à accompagner cette transition démocratique », susurre Hamid.