VIDEO. Manifestations anti-Bouteflika: «Les Algériens ont fait tomber le mur de la peur»

PROTESTATION Des milliers d’Algériens ont manifesté à Alger ce vendredi pour s’opposer à un cinquième mandat du président Bouteflika. De nouveaux rassemblements sont prévus cette semaine. Une situation inédite après quinze ans de silence

Fabrice Pouliquen

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Manifestation à Alger contre un 5e mandat du président Bouteflika, le 22 février 2019.
Manifestation à Alger contre un 5e mandat du président Bouteflika, le 22 février 2019. — Arslane Bestaoui/SIPA
  • Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue en Algérie pour s’opposer à la candidature pour un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, très affaibli depuis un accident vasculaire cérébral.
  • Le mouvement de contestation se poursuit cette semaine avec de nouveaux rassemblements prévus.
  • Pour les chercheurs Selma Belaala et Nacer Djabi, on assiste à un réveil du peuple algérien après quinze ans de long silence commencé au sortir d’une longue guerre civile traumatisante.

Un personnage qui lève les bras au ciel s’écriant : « Il est vivant ! » « Bouteflika ? » demande un autre. « Non, le peuple ! » lui répond le premier. Pour Selma Belaala, chercheuse à l’ université de Warwick et spécialiste de l’Afrique du Nord, ce dessin de presse signé du dessinateur algérien Ali Dilem illustre parfaitement les manifestations qui se sont déroulées ces derniers jours en Algérie.

Plusieurs milliers de personnes sont descendues vendredi dans les rues d’Alger, la capitale, bien que toute manifestation y soit interdite depuis vingt ans. Ils s’opposent à la candidature pour un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, victime d’un accident cérébral en 2013 et très diminué depuis. Ils étaient encore plusieurs centaines ce dimanche et ce mardi.

« Près de 15 ans de silence »

« On peut être surpris de l’ampleur de ces manifestations après près de quinze ans de silence du peuple algérien, note Selma Belaala. En 2011, lors des mouvements du printemps arabe, les Algériens étaient déjà restés en retrait. Il y a eu un soubresaut les premiers jours à Alger, après les premiers mouvements de révolte en Tunisie. Mais très vite, il y a eu la Libye avec les premiers dérapages du gouvernement Kadhafi, l’intervention militaire de l’Otan… Devant cette escalade de violence, les Algériens ont reculé spontanément, se sont autocensurés et le printemps arabe en est resté là au grand étonnement des observateurs. »

Mais même en 2014, la candidature à un quatrième mandat du président Bouteflika avait été relativement peu contestée, rappelle le sociologue algérien Nacer Djabi, professeur à l’université d’Alger et signataire en octobre dernier d’une lettre ouverte appelant le président à ne pas briguer de nouveau mandat. « A l’époque, une partie de la classe moyenne algérienne –des médecins, des journalistes, des enseignants– avait lancé un mouvement de contestation nommé "Baraket" ["ça suffit" en arabe], rappelle-t-il. Mais ça n’a pas pris dans la rue. »

Selma Belaala explique ce long silence, cet abandon du peuple algérien de la sphère politique, par le traumatisme d’une longue guerre civile (1991-2002). « Il y avait sans doute cette volonté de la majorité de calmer le jeu et étouffer la grogne pour ne laisser aucune brèche au mouvement djihadiste lui permettant de revenir sur le devant de la scène », analyse-t-elle. Dans ce contexte, Abdelaziz Bouteflika a longtemps été vu et présenté par son clan comme le rempart contre le retour au chaos. « C’était la contrepartie de cette autocensure, reprend Selma Belaala. La paix sociale mais aussi les retombées économiques provenant du pétrole et du gaz, l’accès massif aux logements sociaux et aux microcrédits… »

« Le ras-le-bol d’un dirigeant politique qui s’accroche au pouvoir »

Depuis 2014, le contexte a changé. « On sentait la grogne poindre depuis quelque temps déjà », glisse Nacer Djabi. La situation économique du pays s’est déjà dégradée ces dernières années, le pays comme d’autres états pétroliers ayant subi de plein fouet l’effondrement des cours du pétrole à la fin des années 2000. « Mais l’Algérie est tout de même encore très loin de ce qui se passe au Venezuela, reprend le sociologue. Le mouvement de contestation né vendredi témoigne d’une crise politique. C’est l’illustration d’un ras-le-bol d’un dirigeant politique qui s’accroche au pouvoir depuis vingt ans et qui a passé son dernier mandat malade, sans rencontrer aucun autre chef d’État, sans faire aucune déclaration publique… » « Il a été complètement absent tout au long de son dernier mandat, au point que la situation ne soit plus acceptable pour la société civile et que cette candidature à un cinquième mandat soit jugée absurde», complète Selma Belaala.

Surtout aux yeux de la jeunesse algérienne. C’est l’autre constat inédit dressé par les observateurs après la manifestation de vendredi à Alger. « Il y avait dans les rangs beaucoup de jeunes qui n’ont connu que Bouteflika comme président, raconte Nacer Djabi. Ils ont répondu à des appels anonymes au soulèvement lancé sur Facebook. Comme ailleurs, les réseaux sociaux sont devenus la première force mobilisatrice de l’Algérie. Notre premier parti politique. »

Une cinquième candidature devenue impossible ?

Maintenant que « les Algériens ont fait tomber le mur de la peur » pour reprendre les mots de Nacer Djabi, reste à deviner la suite. De nouveaux rassemblements sont prévus cette semaine. « Une manifestation d’étudiants a eu lieu à Alger ce mardi, un sitting est prévu jeudi des journalistes contre la censure imposée par le régime, et une nouvelle grande manifestation est en préparation pour ce vendredi, liste le sociologue.

« Si la candidature d’Abdelaziz Bouteflika est maintenue, c’est certain, il gagnera avec plus de 80 % des voix, poursuit-il. Dans des élections à l’algérienne, les jeux sont faits d’avance. Mais dans le contexte actuel, je ne vois pas comment cette candidature peut être maintenue. Elle divise déjà au sein même du clan Bouteflika et une intervention musclée des forces de l’ordre pour faire taire les manifestants ferait imploser automatiquement le pays. »

Le plan B du clan Bouteflika serait de pousser la candidature de son frère Saïd [âgé de 61 ans] ou du Premier ministre Ahmed Ouyahia. Des options déjà repoussées, dans leurs slogans, par les manifestants algériens.