Abus sexuels dans l'Eglise: «Le sommet a eu l'effet d'un électrochoc»

INTERVIEW Antoine-Marie Izoard, vaticaniste et directeur de la rédaction de « Famille chrétienne », a bon espoir qu’il y ait un avant et un après-sommet sur la lutte contre la pédophilie dans l’Eglise

Propos recueillis par Julie Bossart
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Le pape a célébré une messe dimanche 24 février 2019 au Vatican concluant un sommet contre la pédophilie dans l'Eglise.
Le pape a célébré une messe dimanche 24 février 2019 au Vatican concluant un sommet contre la pédophilie dans l'Eglise. — G. Lami

Une déception à la hauteur des attentes qu’il avait suscitées. Le sommet sur la lutte contre la pédophilie dans l'Eglise s’est achevé ce dimanche au Vatican, suscitant l’amertume, si ce n’est la colère, de nombre de victimes d’abus sexuels qui réclamaient des mesures concrètes. Pour Antoine-Marie Izoard, vaticaniste et directeur de la rédaction de Famille chrétienne, la mesure la plus urgente était celle de « la prise de conscience de l’ampleur du phénomène ». A charge, maintenant, pour l’Eglise, « d’appliquer de façon systématique » des « règles qui existent déjà ».

Le sommet ne semble pas à avoir répondu aux attentes des victimes d’abus sexuels. « Honnêtement, c’est du blabla pastoral, la faute du diable (…), ça permet de ne pas aborder directement les problèmes de l’Eglise », a dénoncé Jean-Marie Fürbringer, une victime suisse citée par l’AFP. Une victime italienne, Francesco Zanardi, considère pour sa part que « l’Eglise continue à se sentir comme une victime »…  

Tout d’abord, il faut voir dans cette référence du pape au diable n’est pas nouvelle [François a insisté sur les dérives d’un clergé devenant « un instrument de Satan »], mais il faut y voir une lecture spirituelle. Ensuite, je comprends que des victimes aient été déçues. J’aurais même tendance à dire que c’est très légitime. Il faut pourtant se souvenir d’une chose : en revenant du Panama [où il s’était rendu pour les Journées mondiales de la jeunesse, JMJ, fin janvier], à une journaliste qui lui demandait ce qu’il fallait attendre du sommet, le pape François a répondu qu’il ne fallait pas en attendre trop. Dans le sens, ne pas attendre davantage de condamnations verbales, mais des mesures concrètes.

C’est ce qu’il a annoncé à l’ouverture du sommet, jeudi. Mais quelles sont, alors, ces mesures concrètes ? Les associations de victimes réclamaient, par exemple, le renvoi des prêtres auteurs d’abus sexuels sur mineurs, la révocation des évêques qui ont protégé les coupables, etc.

Il me semble que la première mesure, celle qui était nécessaire, était un véritable changement dans le cœur et dans la tête des participants au sommet, une véritable prise de conscience de l’ampleur du phénomène. Et je pense sincèrement que c’est ce qu’il s’est passé, il y a eu un électrochoc. Avant le sommet, des consignes ont été données pour que les participants rencontrent des victimes et, lors du sommet, des victimes se sont exprimées devant les présidents de conférences épiscopales du monde entier. Ces interventions les ont réellement secoués. « On ne repart pas comme avant de cette rencontre », a livré Paul Desfarges, l’archevêque d’Alger. Certains ont parlé d’une révolution copernicienne et je pense qu’elle est en œuvre. Dans l’Eglise, comme dans les médias, en tout cas les médias cathos, comme Famille chrétienne. Mea culpa, nous n’avons pas su, pas voulu mesurer l’ampleur du drame, mais, maintenant, on va se battre.

Selon vous, maintenant qu’il y a eu cette prise de conscience, l’administration vaticane agira-t-elle en conséquence ?

C’est ce que je pense. D’autant plus que, des règles existent déjà, mais elles n’étaient pas souvent appliquées. En 2010, le Vatican a publié un document sur les « lignes directrices » à suivre en cas d’abus sexuels sur un mineur de la part d’un membre du clergé. En 2015, le pape François a écrit aux supérieurs des congrégations religieuses du monde entier pour leur rappeler qu’il n’y avait pas de place dans son ministère pour ceux qui abusent des enfants. Les victimes réclament le renvoi des prêtres fautifs et c’est ce qui est fait. Entre 2004 et 2013, 90 évêques ont été destitués pour avoir couvert des prêtres pédophiles. Plus récemment, juste avant le sommet, c’est le cardinal américain Theodore McCarrick qui a été rendu à l’état laïc par le pape François après des accusations d’abus sexuels sur un adolescent. Mais je suis aussi d’accord avec les victimes, tout cela n’est pas suffisant. Le Vatican va devoir édicter des mesures encore plus sévères, en tout cas, plus systématiques.

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Mais quand ? C’était déjà ce qui était attendu de ce sommet, non ?

Déjà, d’ici deux mois, un texte sur les démarches à suivre en cas de soupçon d’agression sexuelle par un membre du clergé va être édité à l’attention des pays qui manquent d’experts. Le pape souhaite aussi la création d’une task force pour aider les diocèses en difficulté à faire face aux problèmes et à mettre en œuvre des initiatives en faveur de protection des mineurs. Qui la composerait, quand serait-elle opérationnelle… Je ne le sais pas.

« Il sera crucial de voir ce qu’il se passera [dans l’Eglise] dans les prochains mois », estime le vaticaniste italien Marco Politi. Selon vous, y aura-t-il un avant et un après-sommet ?

Je l’espère. Car il en va de la crédibilité de l’Eglise.