Pédophilie et Eglise: «Le vrai sujet aujourd’hui, c’est la négligence de responsables d’Eglise»

INTERVIEW Alors que le Vatican organise une conférence épiscopale sur les abus sexuels cette semaine, l'Eglise semble affaiblie par cette succession de scandales de pédophilie

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Le pape François organise du 21 au 24 février une conférence épiscopale sur les abus sexuels sur mineurs et adultes vulnérables à Rome.
Le pape François organise du 21 au 24 février une conférence épiscopale sur les abus sexuels sur mineurs et adultes vulnérables à Rome. — AFP
  • Aux Etats-Unis, au Chili, en Irlande, en France, les scandales de pédophilie au sein de l’Eglise se succèdent ces derniers mois.
  • Le pape François organise une conférence épiscopale cette semaine à Rome pour justement réfléchir à la prévention des abus sur les mineurs et les adultes vulnérables.
  • Affaiblie, l’Eglise acceptera-t-elle une réelle transparence sur ces questions de pédophilie, mais aussi sur la lâcheté dont certains hommes d’Eglise ont fait preuve ? Nous avons interviewé le spécialiste du Vatican Bernard Lecomte.

On saura ce lundi si le film de François Ozon Grâce à Dieu, inspiré de faits réels dans lequel un prêtre est mis en cause nommément pour des actes de pédophilie, pourra s’afficher dans les salles obscures de France mercredi. Jeudi 21, c'est un livre qui risque de faire trembler le Vatican: l'enquête de Frédéric Martel, journaliste de France Culture sur l’homosexualité des prêtres, évêques et cardinaux et ses conséquences, baptisé Sodoma. Ce même jeudi, le pape François réunit à Rome tous les présidents de conférences épiscopales du monde pour réfléchir à la prévention des abus sur les mineurs et les adultes vulnérables. Alors que les scandales sur la pédophilie au sein de l’Eglise catholique et surtout son silence n’en finissent pas de faire parler d’eux dans divers pays du monde, le Vatican aurait-il décidé de changer de stratégie ? 20 Minutes a interrogé Bernard Lecomte, journaliste, spécialiste du Vatican et auteur de  Le Monde selon Jean-Paul II (Tallandier). 

L’actualité est riche en scandales sexuels sur l’Eglise catholique, est-ce que les affaires de pédophilie sont en train de faire trembler le Vatican ?

Méfions-nous d’une actualité multiple qui porte sur des sujets qui n’ont rien à voir avec les abus sexuels à l’égard d’enfants. Un film sur Arte porte sur les abus sexuels sur des religieuses, le livre Sodoma (Robert Laffont) enquête sur la grande profusion d’homosexuels au Vatican. Attention à ne pas tout mélanger. Un crime n’est pas un délit, une accusation n’est pas un jugement et la pédophilie n’est pas un abus sexuel sur majeur. D’ailleurs, beaucoup d’affaires d’abus sexuels touchent de jeunes séminaristes ou prêtres. Le cardinal McCarrick, défroqué et condamné de façon spectaculaire par le pape, a été essentiellement un homosexuel actif. Parmi ses innombrables victimes, il y a je crois trois cas de mineurs.

Cette mise au point faite, la question de la pédophilie est-elle au cœur des préoccupations de l’Église aujourd’hui ?

On sent bien que le pape est extrêmement préoccupé par ce sujet, qu’il n’avait pas vu venir quand il a été élu. Au moment de la démission de Benoit XVI, on avait l’impression au sein de l’Église que le sujet était réglé. Mais aujourd’hui on vit une deuxième vague : on n’en est plus à faire la chasse aux pédophiles. Le vrai sujet aujourd’hui, c’est la négligence de responsables d’Eglise, notamment d’évêques à l’égard de prêtres pédophiles.

La question de la pédophilie de certains prêtres est en effet apparue bien avant le pontificat du pape François…

C’est le cardinal Ratzinger qui a convaincu en 2001 Jean-Paul II qu’il fallait prendre l’affaire au sérieux. Il a imposé aux cardinaux, qui n’étaient pas d’accord, des règles nouvelles : centraliser tous les dossiers, avoir une politique de « tolérance zéro » vis-à-vis des prêtres pédophiles et d’écoute des victimes. Le deuxième tournant, c’est 2010, avec les révélations sur le fait que les crimes pédophiles sont incroyablement plus nombreux qu’on le pensait. On avait commencé à comptabiliser 6.000 cas de pédophilie dans l’Eglise qui touchait des prêtres, mais aussi des évêques. Ce qui a relancé le sujet, c’est l’apparition des associations de victimes aux Etats-Unis, en Allemagne, en France. Jusque-là les victimes étaient apparues de façon marginale. D’un seul coup, le prisme est devenu plus humain et en même temps plus judiciaire.

Pour la première fois de son pontificat, le pape François réunit tous les présidents de conférences épiscopales du monde à Rome, du 21 au 24 février, pour réfléchir à la prévention des abus sur les mineurs et les adultes vulnérables. Peut-on parler de changement de stratégie du Vatican ?

Non, le pape Benoît XVI avait organisé une conférence en 2012 à Rome avec les plus grands psychiatres, juristes, experts de la pédophilie, ça n’avait intéressé quasiment aucun journaliste français. Aujourd’hui, à l’évidence, la réunion va intéresser davantage.

Que peut-on attendre de cette conférence ?

Il serait bon que cette conférence épiscopale commence par répondre à cette question essentielle : est-ce que le crime de pédophilie est encore une actualité dans l’Eglise ou est-ce un vieux débat ? Il faut espérer que la prise de conscience, encouragée par le procès Barbarin et le film Grâce à Dieu aboutisse à ce qu’on sache mieux quelle est la mesure du crime de pédophilie aujourd’hui. Dans l’Eglise française, il y a un progrès incontestable qui n’est pas vrai partout, notamment en Irlande ou en Afrique. D’où l’importance de cette conférence car le pape va faire le point avec les Eglises du monde entier. Il faut espérer que les évêques n’arriveront pas seulement avec des vœux pieux, des regrets, mais avec du concret. Que toutes les Eglises fassent l’effort d’apporter des chiffres, l’évolution, les résultats de ce qu’ils ont entrepris. Je suis ces sujets depuis dix ans, je vois des progrès. Mais je trouve que l’Église garde cette manie du secret alors qu’elle bénéficierait d’une transparence totale.

Justement, est-ce que certains évêques ont protégé certains prêtres pédophiles ?

Évidemment, oui. Y compris en France. L’affaire de Mgr Pican à Lisieux, en 1996, l’a montré. Autant un certain nombre d’évêques sont coupables d’avoir tu et sciemment caché des dossiers, autant d’autres évêques ont fait preuve de négligence en se disant : "On a toujours réglé ça en interne." C’est aujourd’hui qu’on est en train de prendre la mesure de cette lâcheté et que cette négligence est devenue totalement intolérable. Le regard sur le crime de pédophilie a changé. Il y a vingt ans, la société était beaucoup plus complaisante sur le sujet. Or, l’immense majorité des crimes de pédophilie que l’on juge aujourd’hui ont eu lieu à cette époque aux Etats-Unis, en Allemagne, en France. Et ce crime de pédophilie n’a pas la même valeur d’un pays à l’autre.

Vous insistez sur votre blog sur les chiffres, combien de prêtres ont été incriminés en France ?

Je pense que l’Église de France est coupable, mais les médias ont leur responsabilité sur l’imprécision sur la réalité sur ces dossiers. Ce sont toujours les trois mêmes cas qu’on cite : Bissey à Lisieux, Castelet à Orléans, Preynat à Lyon. Or, il y en a beaucoup plus, mais combien ? Aujourd’hui, on estime, mais soyons prudents, à environ huit ou neuf cas par an de prêtres pédophiles dans l’Église catholique depuis l’an 2000. Certains prêtres sont en prison, aujourd’hui quatre, il me semble. Il faudrait à chaque fois dire pourquoi ils sont en prison. La pédophilie, ça peut être aussi collectionner des images d’enfants sur son ordinateur. Le crime de pédophilie, c’est-à-dire le viol de mineur, est rare.

Cette crise est-elle lourde de conséquences pour l’Église ?

Globalement, l’Église a pris conscience, elle réagit et il faut s’en réjouir. Jusqu’où ira-t-elle ? Je ne sais pas. Je pense que les historiens diront que cette affaire de pédophilie a affaibli l’Eglise à un moment où elle est déjà affaiblie par une forte déchristianisation en Occident. En France, l’actualité sur les sujets de bioéthique met un coup de projecteur sur les difficultés d’une Eglise qui s’oppose au mariage homosexuel, à la PMA, à l’euthanasie, la GPA et qui n’est plus crédible à cause de ces crimes de pédophilie. Quand l’Eglise dit que l’important, c’est le droit de l’enfant sur la PMA pour toutes, comment voulez-vous qu’elle soit entendue ? La portée de la parole de l’Eglise est affaiblie, alors qu’elle a longtemps été une autorité morale pour les chrétiens, mais aussi pour les non-chrétiens. L’Eglise est moins crédible quand elle parle de morale, bioéthique, avortement, migrants dans le monde entier, quand elle est empêtrée dans des procès et affaires de pédophilie.