Crise franco-italienne: «C'est une crise de susceptibilité», estime un géopoliticien

INTERVIEW Pour comprendre ce qu’il se passe entre la France et l’Italie, « 20 Minutes » a interrogé Philippe Moreau Defarges, spécialiste des questions européennes

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Luigi Di Maio, vice-Premier ministre italien, a provoqué une crise sans précédent en se rendant en France pour rencontrer des
Luigi Di Maio, vice-Premier ministre italien, a provoqué une crise sans précédent en se rendant en France pour rencontrer des — Cristiano Minichiello/AGF/SIPA
  • La France a rappelé, ce jeudi, son ambassadeur en poste à Rome.
  • Le gouvernement entend ainsi répondre à une « ingérence malvenue » de responsables italiens.
  • Mardi, le vice-Premier ministre italien s’est rendu en France pour rencontrer des « gilets jaunes ».
  • Pour en savoir plus, « 20 Minutes » a interrogé plus Philippe Moreau Defarges, spécialiste des questions européennes.

La France siffle la fin de « la récréation ». En rappelant son ambassadeur en poste à Rome, le gouvernement veut répondre à l'« ingérence malvenue » de responsables italiens, a expliqué vendredi sur Radio Classique la ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau. En début de semaine, le vice-premier ministre italien, Luigi Di Maio - chef de file du mouvement antisystème M5S - avait traversé les Alpes pour rencontrer des «  gilets jaunes » mobilisés depuis plusieurs semaines contre Emmanuel Macron.

Pour Paris, cette visite a été « la provocation » de trop dans des relations déjà très tendues ces derniers mois. Quelle est l’importance de cette crise ? Pour le savoir, 20 Minutes a interrogé le géopoliticien Philippe Moreau Defarges, spécialiste des questions européennes, auteur du livre La tentation du repli*.

Est-ce la première fois qu’une telle crise éclate entre les deux pays ?

Les relations entre l’Italie et la France ont toujours été compliquées. D’un côté, l’Italie a un complexe d’infériorité vis-à-vis de la France. Elle a l’impression que la France profite beaucoup d’elle. Il y a ce sentiment du côté italien d’être un peu écrasé par la France. Quant à la France, comme toujours, elle se montre un peu arrogante. Cette crise n’a donc rien d’étonnant dans le contexte des relations franco-italiennes qui sont un peu épidermiques. Elle éclate aussi dans un contexte de tensions européennes et d’aspirations des populismes nationalistes. Il existe aussi une rancœur italienne car le pays a été très touché par la crise des migrants. Et la France et les autres pays européens ont un peu laissé l’Italie se débrouiller toute seule.

Est-ce qu’un pays européen a déjà rappelé son ambassadeur en poste dans un autre état membre ?

Non, ça ne s’est jamais vu car c’est quelque chose d’un peu inconcevable. Ces deux pays font partie de l’Union européenne, ils ont fait le choix de vivre ensemble. Leurs rapports ne sont plus diplomatiques, ce sont des rapports de gens qui participent à un même projet, le projet européen. Le rappel d’un ambassadeur est une décision parfaitement réversible, qui peut très vite être oubliée.

C’est plutôt un geste d’humeur de la part de la France. Mais c’est unique. C’est même un peu étonnant, ce n’est pas dans les pratiques de l’Union européennes. Quand il y a des tensions entre deux états membres, il existe des mécanismes. Par exemple, il y a des tensions entre la Pologne et la Hongrie mais cette question est traitée dans le cadre européen, c’est-à-dire par les institutions de Bruxelles, par le conseil européen.

Est-ce que l’Italie, en envoyant son vice-premier ministre rencontrer des « gilets jaunes », est allée trop loin ?

C’est une provocation, c’est clair. Mais la sagesse diplomatique devrait conduire à ne pas donner d’importance à ce geste. La visite du vice-premier ministre n’est pas très élégante. Mais nous sommes dans une union européenne, avec des états et des peuples qui ont choisi de vivre ensemble. Cela implique parfois des contacts désagréables.

Comment sortir de cette crise ?

Le mieux, c’est de renvoyer l’ambassadeur de France à Rome et de tourner la page. C’est une crise de susceptibilité, ce n’est pas un problème de fond. Le gouvernement italien a été provocant, mais il pourrait également estimer que la France l’a été quand, par exemple, LVMH a racheté Bulgari, un grand bijoutier italien. Là aussi, c’est un peu une agression contre les affaires intérieures italiennes. Il faut donc tourner la page et passer à autre chose. Ce n’est pas une affaire très importante.

La tentation du repli, de Philippe Moreau Defarges, éditions Odile Jacob, ISBN 978-2738143372, 245 pages, 21,50 euros