Shinzo Abe et Vladimir Poutine à Singapour, le 14 novembre 2018.
Shinzo Abe et Vladimir Poutine à Singapour, le 14 novembre 2018. — Alexei Druzhinin/AP/SIPA

DIPLOMATIE

Quelles sont ces quatre îles qui empoisonnent les relations entre le Japon et la Russie?

Le différend entre Moscou et Tokyo sur une partie de l'archipel des Kouriles dure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale...

Les négociations ont été qualifiées d’emblée de « pas faciles » par les deux parties. Le président russe Vladimir Poutine reçoit mardi à Moscou le Premier ministre japonais Shinzo Abe pour discuter du sort des îles disputées de l’archipel des Kouriles, qui empoisonnent les relations nippo-russes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. On fait le point.

Quel est l’enjeu du différend ?

Ces quatre îles sont les plus méridionales, donc les plus proches du Japon, des Kouriles, cette longue chaîne de petites îles volcaniques qui s’étendent en arc entre la presqu’île russe du Kamtchatka au nord et la grande île japonaise de Hokkaïdo au sud. Annexées par l’URSS à l’issue de la Seconde guerre mondiale, mais revendiquées par Tokyo depuis, elles s’appellent Itouroup (Etorofu en japonais), Kounachir (Kunashiri), Shikotan et Habomai et sont regroupées sous le nom de « Kouriles du Sud » par la Russie et « Territoires du Nord » par le Japon. Ce différend territorial a empêché jusqu’ici la signature d’un traité de paix entre les deux pays, même s’ils ont rétabli leurs relations diplomatiques en 1956.

 

Pourquoi ces îles sont-elles si importantes ?

Même si leur population actuelle ne dépasse pas 17.000 personnes selon les statistiques officielles, ces îles sont « importantes à tous points de vue », explique Valéri Kistanov, responsable du Centre d’études japonaises auprès de l’Institut russe de l’Extrême-Orient. « Elles sont très riches en eaux thermales, en minerais et en métaux rares comme le rhénium », utilisé pour la fabrication des moteurs d’avions supersoniques, explique-t-il.

« Mais la plus grande richesse » de ces îles, où des courants chauds rencontrent des courants froids, favorisant le développement du plancton, « ce sont d’immenses réserves de poissons », précise Valéri Kistanov. Ces îles ont également une importance stratégique, souligne-t-il. Elles offrent aux bâtiments de guerre russes basés à Vladivostok un accès permanent à l’océan Pacifique, grâce au détroit entre Kounachir et Itouroup qui ne gèle pas en hiver. Enfin, le contrôle intégral des îles protège la mer russe d’Okhotsk, plus au nord, d’une éventuelle incursion sous-marine étrangère.

A qui appartenaient-elles avant la Seconde Guerre mondiale ?

En 1786, l’impératrice Catherine II revendique la souveraineté sur l’ensemble des Kouriles, à la suite d’un rapport ministériel selon lequel ces îles ont été découvertes « par des navigateurs russes » et « doivent incontestablement appartenir à la Russie ». Mais en 1855, un premier traité entre la Russie tsariste et le Japon fixe la frontière entre les deux pays juste au-delà des quatre îles les plus proches du Japon. Vingt ans plus tard, en 1875, un nouveau traité donne à Tokyo l’ensemble des Kouriles, y compris les îles situées au nord de cette frontière.

Le 18 août 1945, les Soviétiques attaquent l’archipel des Kouriles pour l’annexer, y compris les quatre îles méridionales. Depuis, Tokyo dénonce une injustice, invoquant le traité de 1855. De son côté, la Russie se retranche derrière la conférence de Yalta de février 1945 au cours de laquelle Staline aurait obtenu du président américain Franklin D. Roosevelt la promesse de récupérer les Kouriles en échange de son entrée en guerre contre le Japon.

En 1956, lors du rétablissement des relations diplomatiques avec le Japon, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev s’était engagé à restituer les deux plus petites îles, Shikotan et Habomai, en échange de la conclusion d’un traité de paix. Freinées par la signature en 1960 d’un traité de coopération entre Tokyo et Washington, puis relancées après la chute de l’URSS en 1991, les négociations n’ont toutefois jamais abouti.

Quelle est la position des dirigeants actuels des deux pays ?

« Les négociations avec la Russie ont été un défi pendant plus de 70 ans depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et ce défi n’a jamais été facile », a déclaré lundi Shinzo Abe à la presse avant son départ pour Moscou. La Russie est d’accord sur ce point : le conseiller du Kremlin, Iouri Ouchakov, a déclaré s’attendre à des « négociations pas faciles » entre Abe et Poutine. « Le président russe disait dès le début que la conclusion d’un traité de paix avec le Japon est un processus très étendu dans le temps », a insisté lundi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

Les tensions entre Moscou et Tokyo ont été alimentées notamment par une déclaration de Shinzo Abe lors de son allocution du Nouvel An. Il a évoqué la nécessité d’aider, selon lui, les résidents russes des Kouriles du Sud « à comprendre et accepter le fait que la souveraineté de leurs territoires allait changer ».

Cette déclaration a provoqué la colère de Moscou, qui a convoqué l’ambassadeur du Japon. La Russie accuse son voisin de « déformer » la teneur des accords entre Vladimir Poutine et Shinzo Abe et de vouloir « imposer son propre scénario ». Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a pour sa part affirmé, lors de sa conférence de presse annuelle, que Moscou et Tokyo étaient « loin d’être partenaires, non seulement dans les relations internationales, mais également dans le fait de trouver des voies constructives pour améliorer nos relations ».

La signature d’un traité de paix est « un travail très méticuleux, très compliqué », a rappelé lundi Dmitri Peskov, en soulignant que « personne ne va renoncer à ses intérêts nationaux ».