Brexit: « Aucune alternative à Theresa May n’apparaît malgré la crise du Brexit »

INTERVIEW Pour Agnès Alexandre-Collier, universitaire en délégation CNRS à la Maison française d’Oxford, Theresa May profite de la crise de « leadership » politique que traverse le pays pour se maintenir à la tête du gouvernement britannique…

Propos recueillis par Helene Sergent

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La motion de censure déposée à l'encontre de Theresa May a été rejetée mercredi 17 janvier par les députés britanniques.
La motion de censure déposée à l'encontre de Theresa May a été rejetée mercredi 17 janvier par les députés britanniques. — BEN STANSALL/AFP
  • Mercredi 16 janvier, les députés britanniques ont rejeté par 325 voix contre 306 la motion de censure déposée à l’encontre de Theresa May, soit une marge de seulement 19 voix.
  • La veille, la Chambre des communes avait rejeté, par 432 voix contre 202, l’accord négocié avec Bruxelles pour sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne.

Depuis lundi, le Royaume-Uni est secoué de plein fouet par les effets incertains du Brexit, référendum actant la sortie du pays de l’Union européenne. Mardi, les députés britanniques ont infligé un camouflet historique à la cheffe du gouvernement, Theresa May. 432 élus contre 202 ont rejeté le projet d’accord présenté par la première ministre après des mois d’âpres négociations à Bruxelles. Visée par une motion de censure le lendemain, la conservatrice a toutefois été confortée à son poste par les mêmes élus.

Une situation inédite mais pas contradictoire selon Agnès Alexandre-Collier. Pour cette universitaire spécialiste de la politique anglaise et actuellement en délégation CNRS à la Maison française d’Oxford, Theresa May profite de la crise de « leadership » politique que traverse le pays pour se maintenir à la tête du gouvernement britannique.​

Theresa May vit-elle selon vous, ses derniers jours à la tête du pays ?

Si Theresa May avait voulu démissionner, elle l’aurait fait depuis longtemps. Mercredi, elle a été confortée dans son statut avec le rejet de la motion de censure qui la visait directement. Certes les députés ont voté la veille un rejet historique de son projet d’accord sur la sortie de l’Union européenne. Mais la crise de leadership politique que traverse actuellement le pays ne permet pas d’envisager d’autre alternative à Theresa May.

Si elle cristallisait réellement les critiques, la motion de censure aurait été votée, il y aurait eu une dissolution du Parlement britannique et de nouvelles élections. Or, les députés ne veulent pas de son opposant Jeremy Corbyn (parti travailliste, gauche) et elle le sait. Elle joue là-dessus et quoi qu’on en dise, elle continuera d’être soutenue tant qu’aucune figure alternative n’émergera.

Comment va-t-elle gérer les prochains jours ?

Elle a démarré une série de discussions avec des députés de tous bords politiques. Il faut qu’elle donne l’impression d’amender son projet d’accord pour le soumettre ensuite aux partenaires européens. Mais même modifié, le projet a été rejeté si fortement que ça risque de poser des difficultés. Et on imagine mal les partenaires européens accepter des modifications majeures sur les points les plus critiques.

Certains observateurs estiment que Theresa May est en train de déployer une stratégie politique. Selon eux, elle va essayer de démonter les alternatives proposées par les députés pour prouver que seul son accord est valable. C’est une hypothèse intéressante puisque le projet des Brexiters, les partisans d’un « Brexit dur » [un Brexit sans accord avec l’Union européenne] ne convainc pas jusqu’à présent.

Comment est-elle perçue par l’opinion publique ?

Theresa May ne laisse pas transparaître grand-chose. Et les médias britanniques offrent pour l’heure deux visions : celle d’une incompétente - on l’a vu avec des surnoms utilisés dans la presse comme « Theresa May or May not » [Un jeu de mots sur l’incertitude de la stratégie envisagée par la première ministre] et celle d’une stratège. Le Guardian publiait récemment un article en faisant état de « six scénarios » élaborés par son cabinet et des hauts fonctionnaires pour anticiper les rejets éventuels. Il y a peut-être un peu de tout ça, une improvisation subie par un contexte politique inédit et imprévisible.

Une partie de l’opinion publique ne comprend pas pourquoi Theresa May n’a pas démissionné après le vote rejetant son accord. C’est un désaveu et dans la tradition politique anglo-saxonne, c’est suffisant pour entraîner un départ. Elle est perçue comme « s’accrochant » et en même temps elle a raison de le faire, puisqu’elle n’a aucun opposant susceptible de reprendre les rênes du parti et du pays.

Comment peut-elle se sortir de cette situation ?

Il a fallu près de deux ans aux négociateurs européens pour élaborer 595 pages d’un accord de sortie de l’UE. Comment, alors que la date de sortie du Royaume-Uni est fixée au 29 mars prochain – soit dans deux mois – peut-on imaginer qu’elle pourra modifier, puis négocier avec les Européens puis faire voter ce texte par les députés dans un temps aussi court ? Ça semble mission impossible.