VIDEO. «On est passé des murs de maintien de la paix à des murs "anti"... migrants»

INTERVIEW Le mur anti-immigration exigé par Donald Trump n'est que le dernier d'une longue série de barrières érigées sur toute la surface du globe...

Propos recueillis par Nils Wilcke

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Un homme s'accroche au mur qui le sépare des Etats-Unis, le long de la plage de Tijuana, au Mexique.
Un homme s'accroche au mur qui le sépare des Etats-Unis, le long de la plage de Tijuana, au Mexique. — Gregory Bull/AP/SIPA

Enjeu d’une guerre féroce entre Donald Trump et ses adversaires démocrates, le projet de mur le long de la frontière avec le Mexique n’est pas le seul mur au monde. Logique sécuritaire, refus de l’immigration, nous avons fait analyser ces barrières par Elisabeth Vallet, politologue à l’université du Québec à Montréal (Uqam).

Combien y a-t-il de murs dans le monde actuellement ? Sont-ils en augmentation et si oui, pourquoi ?

Mon équipe a recensé aujourd’hui environ 70 murs frontaliers dans le monde. Ils sont clairement en augmentation. Il en restait 11 à la  chute du mur de Berlin, et la courbe est ascendante depuis la fin des années 1990. Certains événements tels que le 11 septembre 2001, le Printemps arabe ou la crise syrienne ont été des accélérateurs pour leur construction.

Une grande partie des murs construits depuis les années 2000 sont des barrières contre les migrants. Comment l’expliquez-vous ?

Les murs de la guerre froide étaient des murs du maintien de la paix qui permettaient de figer une frontière de facto. C’est le cas en Corée ou à Chypre par exemple. Mais aussi dans la période récente et post-Guerre froide entre la Russie et ses voisins baltes ou avec l’Ukraine. Les murs récents sont des murs « anti » : Anti-contrebande, anti-terrorisme, anti-migrations… Parfois tout cela se superpose. Dans le discours de l’administration Trump, on entend une justification fondée sur la sécurité nationale (pour empêcher le passage de criminels, de terroristes) pour enrayer le passage des migrants (parmi lesquels les premiers se dissimuleraient).

Avec mon équipe, nous avons découvert que leur augmentation drastique à travers le monde s’amorçait un peu avant le 11 septembre 2001, ce qui signalait non une crispation sécuritaire mais une crispation identitaire. Les murs anti-migrants sont un réflexe de fortification face à la globalisation du monde et aux crises d’identités nationales.

Ces murs sont-ils efficaces ?

Le rapport du GAO sur l’efficacité du mur aux  États-Unis établit que la Border patrol (le service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis) elle-même estime que le mur ne fait que ralentir le franchissement de la frontière, parfois de quelques dizaines de minutes.

Lorsque les murs sont érigés, les franchissements s’adaptent. Les trafiquants choisissent d’autres routes, creusent des tunnels, utilisent des rampes, des drones, des catapultes… ou les voies légales. L’essentiel de la drogue importée aux États-Unis entre par les ports d’entrée réguliers.

Même dans le cas où des gouvernements clament l’efficacité de leurs murs, ils n’offrent souvent qu’une vision partielle de la frontière : le mur peut être efficace sur une portion X, mais va avoir déplacé les flux sur la portion Y…

De quoi les murs sont-ils les symboles ?

C’est la mise en scène d’un théâtre, le théâtre frontalier. Une opération de relations publiques, qui permet de montrer que le gouvernement agit, sans vraiment faire quoi que ce soit pour enrayer le phénomène identifié à l’origine comme un problème.

Ainsi, qu’il s’agisse des migrants centraméricains pour les États-Unis ou subsahariens pour l’Europe, la politique frontière est la mauvaise politique publique à mettre en œuvre puisque l’enjeu d’origine est à des milliers de kilomètres de la frontière. On devrait plutôt parler d’aide au développement, de maintien ou de restauration de la paix, de politique environnementale et surtout de politique étrangère. Or la politique étrangère ne paie pas bien électoralement parlant, et ne correspond pas à une plateforme électorale populiste telle qu’on les voit actuellement.

Le mur a une fonction symbolique (le gouvernement montre qu’il agit), une facture importante (plusieurs millions d’euros ou de dollars par kilomètre). On ne parle souvent que de sa construction mais pas de son maintien ou du fait que, puisqu’ils sont peu efficaces, il faut assortir le mur de technologies, de déploiements militaires et policiers à court terme, et un coût substantiel humain, économique, écologique à long terme - un coût dont on ne mesure pas encore l’ampleur, surtout à l’heure des changements climatiques.

Les murs sont donc des symboles d’encastellement moyenâgeux, réflexe d’adaptation identitaire dans un monde global mais n’apportent aucune solution pratique aux enjeux qui ont motivé leur construction.