Le Venezuela a assuré dimanche que la libération de trois otages des Farc était proche en Colombie, où une mission internationale attendait dimanche le feu vert de la guérilla pour aller les chercher dans la forêt.
Le Venezuela a assuré dimanche que la libération de trois otages des Farc était proche en Colombie, où une mission internationale attendait dimanche le feu vert de la guérilla pour aller les chercher dans la forêt. — Mauricio Duenas AFP

INTERVIEW

«Les frontières entre humanitaire et armée sont de plus en plus floues»

Philippe Lévêque, directeur général de Care France, explique comment le jeu trouble des militaires peut engendrer des difficultés sur le terrain pour les ONG...

Mercredi, 15 otages des Farc, dont Ingrid Betancourt, ont été libérés par l’armée colombienne. Pour cela, les militaires ont utilisé un hélicoptère camouflé en appareil appartenant à une ONG. Philippe Lévêque, directeur général de Care France, revient sur cette pratique qui fragilise le travail des humanitaires sur le terrain.

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Condamnez-vous l’utilisation par l’armée colombienne d’un hélicoptère aux couleurs d’une ONG pour libérer les otages?

A chaque fois que les militaires entretiennent la confusion entre leur mission et la nôtre, cela nous pose des problèmes. Par exemple, en Afghanistan, les soldats américains avaient doublé leur mission guerrière d’une mission humanitaire: ils apportaient des colis de nourriture aux populations. Mais comme les Afghans s’enfuyaient lorsqu’ils apparaissaient en treillis, les militaires se sont progressivement habillés en civils pour fournir leur aide alimentaire, en précisant qu’elle venait des Etats-Unis. Du coup, lorsque nous passions après, les habitants nous assimilaient à l’armée américaine. Autre cas de figure: en Somalie, les milices et l’armée nous ont déjà proposé de nous escorter, ce que nous refusons. C’est pourquoi les frontières entre humanitaire et armée sont de plus en plus floues.
 
Avec quelles conséquences sur le terrain?

Cela crée une confusion qui peut nous porter préjudice car nous avons un devoir de neutralité. Les humanitaires sont d’ailleurs de plus en plus des cibles dans les conflits: la plupart du temps, il s’agit d’enlèvements crapuleux, mais parfois, 2 à 3 fois par an, ceux-ci sont clairement politiques et aboutissent à l’exécution des personnes enlevées. C’est pourquoi nous avons suspendu nos missions en Afghanistan tant que les troupes engagées dans le conflit oeuvraient en civil. Il ne faut pas tout mélanger. La présence de l’armée aux côtés des ONG est parfois nécessaire, dans les conflits armés notamment, où elle dispose de moyens logistiques plus importants, mais il est important que les humanitaires soient clairement identifiés comme tels et non pas rattachés à une partie dans le conflit. Cette image de neutralité se travaille sur le terrain. C’est pourquoi nous collaborons essentiellement avec des employés locaux: ainsi, notre travail passe mieux et on est sûr de respecter la culture locale.
 
Le travail humanitaire est-il plus difficile qu’avant?

Oui, selon les chercheurs, la perception qu’on a des humanitaires a basculé depuis 1989 et la chute du mur de Berlin. Désormais, ce sont des cibles qui travaillent dans un contexte plus dur, où les guérillas respectent peu les règles d’un conflit. Par exemple au Tchad, nous nous sommes fait voler des véhicules à nos couleurs car les rebelles se savent protégés à l’intérieur. Aujourd’hui, le travail humanitaire est un travail de longue haleine. Les ONG les plus exposées sont celles, souvent de petites associations, qui viennent pour une mission d’appoint mais ne restent pas sur le terrain à l’année car elles ont moins de liens avec la population locale, du coup plus méfiante.

DOSSIER

>>> Retrouvez notre dossier sur la libération d'Ingrid Betancourt.