VIDEO. «Shutdown» aux Etats-Unis: Qui va remporter le bras de fer entre Trump et les démocrates?

ETATS-UNIS Le shutdown aux Etats-Unis s’éternise, provoquant une crise majeure entre les démocrates et le président Donald Trump. La raison du désaccord ? Encore le mur frontalier…

Jean-Loup Delmas

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Faute d'accord budgétaire au Sénat américain, le «shutdown» ne cesse d'être prolongé.
Faute d'accord budgétaire au Sénat américain, le «shutdown» ne cesse d'être prolongé. — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • Le shutdown dure déjà depuis cinq jours
  • Donald Trump renverse la situation en une opposition entre lui et les démocrates
  • ​La bataille pour 2020 est présente dans toutes les têtes

Les États-Unis ne foncent pas dans le mur, ils s’y enlisent. Le fameux édifice voulu par le président Donald Trump à la frontière mexicaine est encore l’objet de tensions politiques. Un shutdown paralyse actuellement les institutions politiques du pays à ce sujet depuis le samedi 22 décembre.

Mais avant d’aller plus loin, commençons par revoir les bases. Un shutdown, qu’est ce que c’est ? Premier intervenant, Jean Eric Branaa, maître de conférences à la Sorbonne sur la politique américaine et auteur de Qui veut la peau du parti républicain ? L’incroyable Donald Trump, explique en détail ce mécanisme made in USA : « Aux Etats-Unis, chaque dollar dépensé dans le budget doit être validé par le Congrès puis signer par le Président. Il y a shutdown quand l’un des deux ne signe pas. Il n’y a alors pas de budget et le gouvernement n’a pas l’autorisation de dépenser l’argent, ce qui entraîne une paralysie partielle des services de l’Etat. »

Le mur de la discorde

Bon maintenant que ça, c’est compris, question suivante : que se passe-t-il actuellement aux Etats-Unis ? Pour faire simple, une grosse partie du budget a été votée jusqu’en octobre 2019, et il ne restait que le budget de quelques ministères à déterminer : justice, agriculture et sécurité intérieure. Donald Trump a demandé en échange de sa signature validant ces budgets la construction de son fameux mur frontalier, d’un montant de cinq milliards de dollars. Or, le Congrès refuse pour le moment ce deal, entraînant donc un shutdown partiel (puisqu’il ne concerne que quelques ministères).

« Cela a viré à une question symbolique, analyse Jean Eric Branaa. Pour Donald Trump, il s’agit d’une de ces promesses de campagne les plus médiatisées et les plus connues, il a donc tout intérêt pour sa crédibilité à l’élection présidentielle en 2020 à voir ce mur construit. Pour les démocrates, qui seront majoritaires au Congrès à partir du 3 janvier, l’idée de commencer leur investiture par la validation de la construction de ce mur est forcément assez insupportable. Du coup, aucun camp ne veut céder. »

2020 déjà en préparation

Les mots sont posés : l’élection présidentielle en 2020. Elle est déjà dans toutes les têtes politiques, expliquant ce rapport de force extrêmement frontale entre Donald Trump et le Congrès très prochainement démocrate. « On est probablement sur le début d’une crise majeure qui aura un impact sur les deux prochaines années politiques, rapporte Romain Huret, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste de la nation à la bannière étoilée. C’est la première bataille aussi directe entre les deux camps du pays, ce qui explique d’autant plus que personne n’est pour l’instant prêt à faire des concessions. »

Mais présenter ça comme une opposition entre Donald Trump et les démocrates, n’est-ce pas déjà en soi une victoire de l’actuel président ? Il ne faut en effet pas oublier que cela fait deux ans que le Congrès refuse de valider le budget du fameux mur, deux ans durant laquelle la chambre était pourtant à majorité républicaine.

« L’hypothèse la plus probable est que le mur ne sera pas financé, quel que soit le camp politique au Congrès, juge Marie-Cécile Naves, chercheuse à l’IRIS (Institut des relations internationales et stratégiques). Donc Donald Trump profite du passage à la majorité démocrate pour faire passer ce probable échec personnel comme la faute des démocrates, qui l’auraient empêché de construire son mur, édifice que les Républicains refusaient tout autant. Ce qui risque de devenir un classique pendant deux ans de cohabitation : chaque échec sera imputé aux démocrates. Donald Trump aime les oppositions directes et frontales, et avec la majorité des démocrates au Congrès, il a un adversaire tout trouvé. »

Gare à l’opinion publique

Mais attention aux deux camps à ne pas trop jouer avec le feu, ni avec la patience des électeurs. Le shutdown est très impopulaire aux Etats-Unis, et l’opinion publique peut vite prendre la mouche à voir les deux formations politiques se renvoyaient la balle de la responsabilité de l’enlisement.

« Surtout que cela a des conséquences concrètes pour le citoyen, renchérit Marie-Cécile Naves. Pour un tas de gens, c’est un chômage partiel ou des journées de travail sans être payé, vu que le gouvernement n’approvisionne plus certains services étatiques. Et le spectacle que cela donne du pays déplaît fortement. » Romain Huret y va aussi de ses anecdotes sur le chamboulement du quotidien des Américains : « Ce sont notamment les parcs nationaux qui ferment faute de pouvoir payer les gardes. Des parcs très populaires pour les Américains, surtout en cette période de vacance… L’opinion publique se retourne vite lors des shutdowns.  Au début elle aime qu’on mette la pression sur les fonctionnaires, puis elle se rend compte de l’importance de l’Etat fédéral dans la vie quotidienne, et souhaite au plus vite la fin du shutdown. »

Pourtant, la crise pourrait bien durer longtemps, vu l’inflexibilité affichée des deux camps. Gare à celui qui retournera l’opinion contre lui. « Le shutdown le plus long avait duré 21 jours en 1995-96, précise Jean Eric Branaa. Et l’opinion avait fini par se retourner contre le Congrès, l’accusant de bloquer le pays contre Bill Clinton. C’est le risque qu’encourent les démocrates, surtout que les électeurs de Donald Trump ont eux tendance à rester fidèles au président quoi qu’il arrive, alors que les actuels votants démocrates peuvent être plus volages sur leurs futurs choix électoraux. »

Le jeu d’échec politique est bel et bien lancé, et gare à celui qui perdra la partie.