Retrait de Syrie: «Il y a une grande lassitude américaine de la guerre contre la terreur»

INTERVIEW Vincent Tourret, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, nous livre son analyse du retrait des troupes américaines en Syrie…

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas

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Image d'illustration.
Image d'illustration. — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • Donald Trump a annoncé que les troupes américaines allait se retirer de la Syrie.
  • Ce départ des Etats-Unis jette un trouble sur le futur du pays.
  • Quels sont les tenants et les aboutissants d'une telle décision ? 

Donald Trump a annoncé le départ des troupes américaines du sol syrien ce mercredi. Quelles sont les raisons, et quelles seront les conséquences, d’une telle décision ? Vincent Tourret, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), décrypte la situation pour 20 Minutes.

Quelles étaient les raisons de la présence américaine en Syrie ?

Évidemment, il y a le contre-terrorisme face à Daesh. Mais également s’assurer une gage de territoire dans le jeu des négociations sur le futur du pays, afin de peser dans le débat comme tous les autres acteurs. Il y avait également l’intention de contrer l’influence de l’ Iran pour les empêcher d’avoir un corridor terrestre avec le Hezbollah.

Donald Trump assure partir car Daesh a été anéanti. Est-ce réellement le cas ?

Ce n’est bien sûr pas vrai. Certes, Daesh n’a plus le contrôle du territoire qu’il avait auparavant, mais l’organisation est revenue à un mode de guérilla. Le leadership n’a pas été décapité et la cohésion de l’organisation est encore là. Ils seront toujours un problème dans les années à venir.

Que signifie concrètement ce retrait pour la Syrie ?

Que les Etats-Unis se désengagent du futur du pays. Ils abandonnent leurs alliés kurdes et leur enlèvent leur poids dans les potentielles négociations face à Bachar al-Assad. La possibilité d’une autonomie politique kurde s’estompe énormément avec ce retrait, les Kurdes sont privés de leurs « sponsors » internationaux. Enfin, cela laisse le champ libre à l’Iran pour étendre son influence.

Comment expliquer alors ce retrait ?

La région du Moyen Orient a perdu de son intérêt stratégique. Les Etats-Unis produisent de plus en plus de pétrole et sont exportateurs nets, la zone leur paraît donc moins intéressante. Surtout, il ne faut pas oublier que cela fait dix-sept ans qu’ils sont engagés dans cette « guerre contre la terreur », que ce soit en Afghanistan, en Irak ou en Syrie. Il y a une grande lassitude à ce sujet. Dernier point, il y a une peur de l'enlisement des Américains, qu’ils finissent par s’épuiser eux-mêmes à force de souhaiter tout défendre. Ils ne veulent pas que cela se transforme en guerre d’Irak bis. Trump a une logique très transactionnelle entre les coûts et les avantages nets. Rester en Syrie en couvrant les Kurdes, c’est se mettre à dos l’un de leurs principaux alliés de l’Otan : la Turquie.

La Syrie ne risque-t-elle pas de tomber encore plus dans le chaos ?

On arrive à la fin de la guerre civile syrienne donc il n'y aura pas forcément « plus » de chaos à ce niveau-là mais possiblement la mise en coupe réglé de l'un des derniers acteurs resté indépendant de Bachar al-Assad. Il faudra en effet voir comment cela se passe pour les Kurdes, qui perdent leurs alliés principaux et leurs soutiens. Dans le pire des cas, le régime syrien passera à l’offensive, mais il risque de manquer numériquement de troupe. La Turquie pourrait également vouloir attaquer les Kurdes. Daesh pourrait également recommencer un mouvement terroriste fort.

Ce retrait marque-t-il un tournant dans la géopolitique américaine ?

Non, les Américains ont toujours été partagés entre une idéalisation de leur rôle de « force de progrès » et un isolationnisme, une logique d’America First. Je ne suis pas sûr que ce retrait des troupes marque un vrai changement de cap dans la politique étrangère américaine. Surtout que les Etats-Unis garderont une présence forte dans la région où se trouve l’un de leur allié principal, Israël, dont Donald Trump est beaucoup plus proche que ne le fut Obama.