Taxe carbone: Dans les pays nordiques, «transparence et pédagogie» au cœur du succès de la fiscalité écologique

INTERVIEW Alors que la France est traversée par un mouvement social contre la fiscalité écologique, Mireille Chiroleu-Assouline, professeure d'économie et spécialiste de la transition écologique, analyse comment le Danemark et la Suède l'ont adoptée avec succès...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration. Pompes a essence.
Illustration. Pompes a essence. — Alexandre GELEBART/20MINUTES
  • Dès les années 1990, Suède et Danemark ont imposé à leurs citoyens une fiscalité écologique. 
  • Alors que la mobilisation des «gilets jaunes» en France interroge sur l'acceptation de cette fiscalité verte, petit zoom sur ces pays où les prélèvements très élevés sont acceptés. 
  • «20 Minutes» a donc donné la parole à Mireille Chiroleu-Assouline, professeure d'économie et spécialiste de la transition écologique sur les leçons à tirer de ces exemples nordiques. 

Voilà deux pays où l’on paie cher son plein d’essence… sans rechigner. Alors que la France vit depuis une semaine des blocages des « gilets jaunes », un mouvement social qui dénonce la hausse des prix du caburant et la baisse du pouvoir d’achat, 20 Minutes a eu envie de jeter un œil chez nos voisins nordiques, Suède et Danemark. Deux pays pionniers dans la transition écologique en général et la fiscalité écologique en particulier. Et où les prélèvements, aussi élevés qu’en France ou presque, sont bien acceptés. Notamment au Danemark, où les prélèvements obligatoires représentaient 47,3% du PIB, juste derrière la France avec 47,6% en 2016. Et où sept Danois sur dix sont satisfaits de cette fiscalité… Pour comprendre ce qui peut sembler paradoxal vu de France, 20 Minutes a interrogé  Mireille Chiroleu-Assouline, professeure à l’Université Paris 1 Pathéon-Sorbonne et à l’ Ecole d’économie de Paris et spécialiste de la transition écologique.

Le Danemark a imposé une fiscalité écologique sans crisper…

Le Danemark est le deuxième pays de l’OCDE sur les prélèvements généraux et deuxième pays européen pour sa part de la fiscalité écologique dans sa fiscalité globale derrière la Bulgarie. Dès le début des années 1990, ce pays a mis en place des taxes carbone sur les transports, sur l’énergie… Visiblement sans heurt. Sans doute parce que les Danois sont connus pour être très sensibilisés à l’utilité de la fiscalité de façon générale. Ils savent que les recettes fiscales sont indispensables pour financer tous les services publics et aider les plus vulnérables.

Quels ont été les effets ?

En Suède, le verdissement de la fiscalité s’est effectué par un transfert de six points de PIB de la fiscalité sur le travail vers la fiscalité écologique. En clair, les prélèvements sur l’emploi des salaires les plus faibles ont baissé alors que les taxes carbone augmentaient. Les études qui existent montrent que cela a été très bénéfique sur l’environnement avec une baisse des émissions de CO2 et d’autres pollutions atmosphériques. Et des effets plutôt bénéfiques sur l’économie avec une baisse du chômage. Donc une hausse du pouvoir d’achat de ceux qui ont retrouvé un emploi.

Selon un sondage YouGov, sept Danois sur dix sont satisfaits de la situation fiscale, et 12 % pensent même qu’il faudrait augmenter les impôts. Comment expliquer que les citoyens soient aussi conciliants ?

Il y a sans doute une part d’éducation: ce n’est pas impossible qu’au Danemark, les enseignements au sujet des problèmes environnementaux soient plus développés qu’en France. Mais l'acceptation de ces taxes est surtout une question de transparence et de pédagogie au moment de leur instauration, à la fois sur les raisons, la façon dont les crédits allaient être réutilisés. En Colombie-Britannique, lors de l’instauration de la taxe carbone, l’Etat a mis en place un site Internet avec un souci d’information du grand public.

Quelles leçons retenir de ces deux pays nordiques ?

Il y a une leçon générale : il faudrait arriver à réconcilier les Français avec l’impôt. Une enquête Ipsos a montré cette semaine que les Français sont de plus en plus réticents à payer leurs impôts car ils ne savent pas à quoi ça sert. Il serait intéressant de leur montrer l’ensemble des services auxquels ils ont accès grâce à ces prélèvements et la dépense que cela représenterait pour eux si ce n’était pas public. Ceux qui connaissent quelqu’un qui travaille aux Etats-Unis savent combien la santé, l’enseignement, la garde d’enfants coûtent cher. Mais tout le monde ne s’en rend pas compte.

La deuxième leçon, qui en découle, c’est que l’Etat, les ministères devraient faire de la pédagogie sur la fiscalité écologique. Expliquer ce qu’il est nécessaire de faire au niveau de l’environnement et à quoi ces hausses de taxes servent et ne pas se contenter de dévoiler l’utilisation des recettes uniquement. Il faudrait déjà que les Français aient une impression de cohérence, avec une vraie stratégie d’ensemble affichée, pédagogique, de long terme sur l’écologie. Il faudrait expliquer comment les différents instruments économiques et réglementaires sont mobilisés pour protéger les générations futures. 

Comment rendre cette fiscalité écologique acceptable en France?

On entend des personnalités politiques, surtout à droite, qui réclament que le gouvernement revienne sur les augmentations prévues de la taxe carbone de janvier 2019. Si jamais le gouvernement cède, ce serait catastrophique. Il est clair que le mouvement de protestation est une manifestation du mécontentement face à une perte du pouvoir d’achat, qui a d’ailleurs de multiples causes. Le court terme et les intérêts personnels priment. Ce qu’il faut, c’est redonner du pouvoir d’achat sans reculer sur la fiscalité écologique. On peut imaginer par exemple de compenser la perte de pouvoir d’achat des ménages les plus pauvres : si les ménages perdent en moyenne 150 euros par an à cause de dépenses supplémentaires en carburant ou chauffage, l’Etat peut lui verser cette somme. Et l’encourager à faire du covoiturage et limiter ses dépenses d’énergie.

Est-ce qu’il y a aussi un enjeu de clarté des institutions ? La fondation Hulot écrit à ce sujet que « le système de transferts (à travers la fiscalité et le versement de prestations monétaires) dans les pays nordiques est beaucoup moins complexe et opaque que le système français qui est devenu illisible et incompréhensif pour la plupart de ses bénéficiaires ce qui affaiblit sa légitimité ».

C’est vrai, je pense qu’on n’a pas besoin d’être spécialiste pour dire qu’en France, c’est extrêmement compliqué de comprendre notre fiscalité et que dans les pays nordiques, c’est nettement moins difficile de comprendre. Je ne sais pas si vous avez essayé de lire le projet de loi de finances, mais je vous assure que c’est assez compliqué…

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