La pauvreté touche de plein fouet le Royaume-Uni... et risque encore de s'accentuer

SOCIAL Un rapport de l'ONU souligne les grandes inégalités qui s'accroissent au Royaume-Uni et qui risquent de s'aggraver encore avec le Brexit...

Oihana Gabriel

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Manifestation à Leicester Square à Londres pour protester contre les salaires de misère, les contrats précaires et le manque de reconnaissance des syndicats le 4 octobre 2018.
Manifestation à Leicester Square à Londres pour protester contre les salaires de misère, les contrats précaires et le manque de reconnaissance des syndicats le 4 octobre 2018. — Wiktor Szymanowicz/REX//SIPA
  • Alors que la santé économique semble florissante outre-Manche, un rapport de l'ONU tire la sonnette d'alarme sur l'immense pauvreté qui touche un Britannique sur cinq. 
  • Contrats précaires, austérité historique et amplifiée depuis dix ans, l'économie britannique n'a fait que nourrir la précarité de certains. 
  • Une pauvreté qui a sans doute joué en faveur du Brexit, alors qu'une sortie de l'Union affaiblirait encore les plus pauvres. 

Un Britannique sur cinq vit sous le seuil de pauvreté dans la cinquième puissance du monde… Alors que le Royaume-Uni affiche une santé économique de fer, avec un chômage à 4 %, une immense partie de ses citoyens connaît des difficultés pour se nourrir, se loger et consommer.

Un paradoxe mis en lumière par un rapport des Nations unies qui a accusé le gouvernement britannique d’être dans « le déni » vis-à-vis des écarts de richesse qui se creusent dans le pays, et que le Brexit ne fera qu’aggraver. Après une mission de douze jours sur le terrain, le responsable en charge de la pauvreté et des droits de l’homme à l’ONU, Philip Alston, a conclu à une « très forte détérioration de la situation des plus démunis ».

Le profil des pauvres

Parmi ces citoyens pauvres, énormément de mineurs : le taux de pauvreté des enfants pourrait atteindre les 40 %. Pas étonnant pour le professeur d’économie à l’université de Warwick, Thiemo Fetzer. : « Les réformes, qui ont attaqué l’Etat-providence depuis une dizaine d’années, ont affecté les plus vulnérables : les mères célibataires, les personnes handicapées, les travailleurs pauvres. Autant d’électeurs qui ne se sentent pas représentés ou écoutés par le pouvoir. Et qui sont captés par Ukip, le parti anti-immigration et eurosceptique. »

Le Royaume-Uni a fait face à une décennie d’austérité après la crise financière mondiale de 2008-2009. Résultat : se soigner, inscrire ses enfants à l’université ou se déplacer deviennent un luxe pour certains qui enchaînent des petits boulots mal payés. « En plus des aides sociales de l’État qui ont drastiquement diminué, le gouvernement a baissé entre 30 et 40 % les fonds des autorités locales, notamment des villes. Ce qui provoque une détérioration des services locaux », note le chercheur.

Autre décision qui a pesé lourd sur le portefeuille des familles pauvres : la taxe locale, dont les plus modestes étaient exemptés, a été élargie à tous en 2013. Et pour cet économiste, comme pour le rapporteur des Nations Unies, c’est un choix politique. « Pour diminuer le déficit du Royaume-Uni, les politiques ont choisi de réduire les impôts et les dépenses, alors qu’ils auraient pu augmenter ou maintenir les impôts au même niveau pour réduire les dépenses moins sévèrement, reprend l’économiste. Mais ces inégalités pré-existaient et n’ont été qu’amplifiées par cette austérité récente, car « ce modèle néo-libéral, du tchatchérisme jusqu’au blairisme, c’est une vieille histoire », rappelle Patrick Cingolani, sociologue à Paris Diderot et auteur

Chômage faible, pauvreté forte

Les coupes drastiques et le gel des dépenses ont touché la plupart des programmes gouvernementaux. En parallèle, Londres a restructuré le système d’allocations. La Première ministre Theresa May a justifié le bien-fondé de cette politique en mettant en avant la baisse du taux de chômage, qui est passé de 7 % en 2013 à 4,1 % en septembre dernier. Mais certains en paient le prix fort : une grande partie des Britanniques, même en travaillant, souffrent de la faim.

La Première ministre, Theresa May, devant Downing Street le 22 novembre 2018.
La Première ministre, Theresa May, devant Downing Street le 22 novembre 2018. - Mark Thomas/REX//SIPA

« La précarisation du travail nourrit la pauvreté, souligne Patrick Cingolani. Avec l’émergence de contrats comme le zero hour contract ou la multiplication des indépendants sur le modèle d' Uber, ce type d’emplois soit ne permettent pas aux plus pauvres de sortir de la précarité, soit entraîne des mécanismes d’écœurement : certains n’ont pas la force de travailler au pied levé. » La protection est également mise à mal. Certains vont cotiser trois heures dans le mois, quand d’autres se retrouvent avec un emploi sans aucune protection sociale.

« On parle d’un modèle de la "gig economy" au Royaume-Uni, ça fait artiste, mais c’est en réalité des cachets pour des petits boulots sans aucune protection avec des plateformes de mise en relation pour faire des ménages, des réparations », reprend le sociologue.

Une misère, régulièrement illustrée et dénoncée par les films de Ken Loach mais ignorée par une partie des citoyens britanniques, ajoute l’économiste Thiemo Fetzer. « Les villes riches ont accès à d’autres sources de financement, notamment les impôts locaux, pour compenser la baisse des dotations de l’État. Voilà pourquoi la perception de cette pauvreté grandissante n’est pas partagée par tous. Et pourquoi le rapport de l’ONU est particulièrement important, pour mettre en lumière cette problématique. »

1.000 SDF de plus chaque mois

Pour illustrer cette grande pauvreté grandissante, The Independant dévoile ce vendredi un chiffre impressionnant : chaque mois, 1.000 SDF de plus dorment dans la rue au Royaume-Uni. « L’immobilier est un immense problème, reprend l’économiste. Depuis la  « bedroom tax » le gouvernement réduit l’allocation des locataires d’un logement social quand une chambre n’est pas occupée. Beaucoup de personnes ne peuvent plus se loger par manque de moyens, mais aussi pour des questions d’autorisation. Une de mes amies a dû attendre cinq ans avant d’obtenir l’autorisation de construire ! L’État préfère confier à des entreprises privées les constructions, alors qu’elles nourrissent la spéculation. » Symbole de cette difficulté à se loger : « C’est le seul pays d’Occident où les surfaces des nouvelles constructions ont baissé… »

Une misère qui a pu nourrir le vote pro-Brexit. « Les réformes qui ont grignoté l’État providence ont attaqué les besoins de base, analyse l’économiste à l’université de Warwick. Ce qui, sans surprise, nourrit le populisme, qui est d’ailleurs plus fort dans les zones les plus pauvres du pays. Pendant la campagne du référendum, certains partis ont fait des promesses intenables et mélangé des enjeux qui n’avaient rien à voir avec l’Europe. Le but, c’était plutôt de se faire entendre. »

Paradoxalement, si certains espéraient en sortant de l’Union européenne mettre un terme à cette austérité galopante, le résultat de cette consultation risque encore d’affaiblir les plus fragiles. Pour l’auteur du rapport des Nations Unis, le Brexit aura forcément un impact sur l’économie britannique, peu importe les modalités de l’accord de divorce avec l’Union Européenne. En effet, le Royaume-Uni pourrait perdre des milliards de livres de fonds européens qui bénéficiaient en priorité aux régions les plus déshéritées. Une inquiétude partagée par l’économiste Thiemo Fetzer. « Les conséquences du Brexit commencent à devenir claires, et les Britanniques se rendent compte qu’ils ont peut-être plus à perdre qu’à gagner. Ce serait d’ailleurs intéressant de reposer la question maintenant : est-ce pour cela que vous avez voté ? »

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