Meurtre de Jamal Khashoggi: De la friture sur la ligne entre Paris et Ankara

COLERE Le pouvoir turc n’a pas du tout apprécié les sorties de Jean-Yves Le Drian, alors que le Quai d’Orsay a tenté un rétropédalage laborieux…

G. N. avec AFP
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Jean-Yves Le Drian au cœur d'un échange houleux avec la Turquie.
Jean-Yves Le Drian au cœur d'un échange houleux avec la Turquie. — Carlos Tischler/REX//SIPA

« Inacceptable », « impoli », « pas sérieux »… La Turquie a éreinté lundi la France après que celle-ci a évoqué un « jeu politique » du président Recep Tayyip Erdogan à propos du meurtre de Jamal Khashoggi. Dans une interview à France 2, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian a indiqué ne « pas avoir connaissance » d’un partage d’informations turques, contredisant des déclarations d’Erdogan. Interrogé sur l’éventualité d’un mensonge du président turc sur ce point, le ministre français a observé que ce dernier avait « un jeu politique particulier dans cette circonstance ».

« Le ministre français des Affaires étrangères a dépassé les bornes. Il doit apprendre à s’adresser à un chef d’Etat, a lâché le chef de la diplomatie turque Mevlüt Cavusoglu. Accuser notre président de jouer un jeu politique est extrêmement impoli. » « Je sais que le 24 octobre, notre service de renseignement a transmis tous les éléments, y compris un enregistrement audio, aux services de renseignement français à leur demande », a ajouté Mevlüt Cavusoglu lundi.

Le Quai d’Orsay invoque un « malentendu »

A la suite de la colère turque, le ministère français des Affaires étrangères a évoqué un « malentendu ». Selon le Quai d’Orsay, le ministre a voulu dire qu’il n’avait pas reçu d’informations turques permettant d’établir la « vérité complète » dans l’affaire Khashoggi, en l’occurrence sur les circonstances et les responsables de ce meurtre. « La vérité complète qui nous importe ne tient pas seulement à des enregistrements turcs, quelle qu’en soit la nature. La vérité complète elle est aussi à rechercher à Ryad, dans nos échanges avec nos autres partenaires », a-t-on ajouté au Quai d’Orsay.

Le président Erdogan a pour la première fois confirmé officiellement samedi l’existence d'« enregistrements » portant sur le meurtre de Khashoggi, ajoutant qu’Ankara avait partagé ces documents avec plusieurs alliés, dont Washington, Berlin, Paris et Londres. Il n’a pas donné de détails sur le contenu des enregistrements, mais la presse proche du pouvoir à Ankara évoque depuis plusieurs semaines un enregistrement audio du meurtre de Khashoggi.

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau a confirmé lundi que les services canadiens avaient écouté les enregistrements et avaient été « pleinement informés de ce que la Turquie avait à partager ». Le chef du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), David Vigneault, s’est rendu en personne en Turquie à la demande de Justin Trudeau, a précisé un porte-parole de ce service. « Il a écouté les enregistrement audio en question et en a informé le Premier ministre et d’autres responsables canadiens », a-t-il ajouté. L’Allemagne a de son côté évoqué un « échange entre services secrets » allemand et turc, se refusant toutefois à fournir davantage de précisions.

Tué au cours d’une opération « non autorisée »

Jamal Khashoggi, un éditorialiste saoudien critique du pouvoir à Ryad, en particulier de « MBS », a été tué le 2 octobre au consulat de son pays à Istanbul où il s’était rendu pour effectuer des démarches administratives. Plus d’un mois après la mort du journaliste à l’âge de 59 ans, son corps n’a toujours pas été retrouvé. Selon la presse turque, les enquêteurs estiment que les meurtriers ont démembré puis dissous sa dépouille à l'acide.

Depuis le début de l’affaire, le pouvoir turc, qui décrit un « meurtre prémédité » commis par une équipe de 15 agents saoudiens, s’est efforcé de maintenir la pression sur Ryad grâce à des « fuites » dans la presse locale largement reprises par les médias internationaux. Après avoir d’abord fermement nié son meurtre, les autorités saoudiennes ont fini par affirmer que le journaliste avait été tué au cours d’une opération « non autorisée » par Ryad.