Tuerie en Californie: Les anciens militaires commettent-ils davantage de fusillades de masse?

ETATS-UNIS L'auteur de la tuerie de Thousand Oaks était un ex-Marine qui, selon les autorités, souffrait sans doute de stress post-traumatique...

Philippe Berry

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Trois anciens militaires américains auteurs-présumés de fusillades de masse: Ian David Long (2018), Esteban Santiago (2017) et Micah Johnson (2016).
Trois anciens militaires américains auteurs-présumés de fusillades de masse: Ian David Long (2018), Esteban Santiago (2017) et Micah Johnson (2016). — Photomontage 20 Minutes

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Aux Etats-Unis, la question est presque taboue. Les veterans sont des héros célébrés par la culture populaire et les hommes politiques. Mais à leur retour au pays, ceux qui souffrent de troubles mentaux sont souvent mal pris en charge par le système de santé américain. Et au cours des dernières années, plusieurs tueries de masse notoires ont été commises par des ex-militaires, à commencer par celle de mercredi soir, à Thousand Oaks en Californie. Ian David Long, qui s’est suicidé après avoir abattu 12 personnes, était un ancien Marine qui avait été déployé en Afghanistan.

Selon les autorités et les témoignages de plusieurs voisins recueillis par la chaîne ABC, il semblait présenter des signes de stress post-traumatique. Avoir servi dans l’armée et souffrir de PTSD constitue-il un facteur de risque ? 20 Minutes a posé la question à deux psychologues américains experts des fusillades de masse.

Ce que disent les chiffres

Entre 1982 et 2018, 106 fusillades de masse se sont déroulées aux Etats-Unis, selon la base de données établie par Mother Jones, qui utilise le même critère que le FBI : toute fusillade dans un lieu public qui a fait au moins trois morts (sans compter le tireur), en excluant les règlements de comptes entre gangs et ceux liés à la drogue. Selon les calculs de 20 Minutes :

  • Elles ont fait au total 872 morts et 1327 blessés.
  • Leur fréquence a triplé depuis Columbine (1,5 fusillade par an avant 1999, 4 par an depuis 1999, et 7 par an depuis 2012), une hausse encore mal comprise, que certains experts attribuent à un effet « copycat », avec une glorification des tireurs dans les médias et sur les réseaux sociaux.
  • Les tireurs sont à 96 % des hommes, âgés de 34 ans en moyenne, blancs à 56 % (la proportion blanc/noir/hispanique/asiatique est proche de celle la population générale américaine).
  • Plus de 50 % des auteurs présentaient des signes de troubles mentaux.

Combien parmi eux étaient d’anciens militaires ? La base de données est incomplète. Parmi les fusillades récentes, la liste comprend notamment Esteban Santiago (aéroport de Miami en 2017), Micah Johnson (Dallas en 2016), Gavin Long (Baton Rouge, 2016), Wade Michael Page (temple sikh d’Oak Creek en 2012). L’an dernier, le blogueur David Swanson avait effectué des recherches sur 82 tueries. Aux Etats-Unis, il y a 14% d'anciens militaires chez les hommes (18-64 ans). Chez les tireurs de masse, il y en aurait presque deux fois plus (30%).

Ce que disent les psychologues

« Attention, d’un point de vue statistique, il s’agit de très petits chiffres », souligne le psychologue Joe Dvoskin, qui a fait des recherches sur les fusillades de masse. « Il y a des millions d’anciens militaires, certains avec des troubles mentaux, et 99,99 % ne se transforment pas en tueurs de masse », insiste-t-il. Selon lui, le risque principal pour les anciens miliaires souffrant de PTSD ou d’autres troubles mentaux est « la violence envers soi-même, pas envers les autres », surtout chez les plus jeunes. Le taux de suicides chez les ex-militaires âgés de 18 à 34 ans a explosé ces dernières années. Il est trois fois plus élevé que chez les non-militaires du même âge.

Selon le professeur de psychologie Michael Rudd, président de l’université de Memphis, « le problème n’est pas le PTSD, c’est la répétition de la violence ». « Si vous avez appuyé sur une gâchette des milliers de fois, dans un moment de crise, de colère ou d’instabilité émotionnelle, la barrière [pour passer à l’acte] est plus faible ». Mais les recherches ne portent que sur le suicide, et pas sur les fusillades.

En 2014, l’ancien militaire David Morris, qui a été déployé en Irak, appelait dans un article pour Slate à « briser le tabou » : « Le stress post-traumatique contribue à la violence. Prétendre que c’est faux n’aide pas les troupes. La guerre, c’est l’enfer, et l’enfer laisse des traces. »