Affaire Khashoggi: «L'Arabie saoudite est un partenaire important, d'où la frilosité des Etats et des entreprises à réagir fermement»

INTERVIEW Certains participants du forum économique de Riyad ont annulé à la dernière minute après les révélations sur la disparition du journaliste Jamal Khashoggi...

Propos recueillis par Laure Cometti

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Le prince héritier saoudien MBS discute avec le roi de Jordanie, au forum économique de Riyad le 23 octobre 2018.
Le prince héritier saoudien MBS discute avec le roi de Jordanie, au forum économique de Riyad le 23 octobre 2018. — Amr Nabil/AP/SIPA

Le forum économique de Riyad s’est ouvert ce mardi dans une ambiance particulière. Jusqu’à la dernière minute, il y a eu des défections de ministres ou de grands patrons. En cause, le rôle trouble du prince héritier saoudien dans la disparition du journaliste Jamal Khashoggi, tué dans le consulat du royaume à Istanbul.

Mais les réactions de la communauté internationale ont tardé et elles sont restées mesurées. Quant aux entreprises, si quelques-unes ont annoncé ne pas envoyer leur PDG à Riyad, elles s’y font représenter par des cadres. Pourquoi les nations prennent-elles des pincettes avant de critiquer l’Arabie saoudite ? 20 Minutes a interrogé Camille Lons, chercheuse spécialisée sur le golfe Persique et coordinatrice à l’EFCR, le conseil européen des relations internationales.

Que dire des réactions des puissances occidentales après les révélations sur la mort de Jamal Khashoggi et des défections du secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, ou du ministre français de l’Economie Bruno Le Maire, ou encore de la patronne du FMI Christine Lagarde ?

C’est assez inédit, mine de rien. Ce n’est pas la première fois que le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) est mis en cause sur les droits humains depuis un an et demi. Il y a eu des rapports sur des exactions dans la guerre au Yémen, il a réprimé et fait arrêter de très nombreux opposants politiques. Jusque-là, les réactions des dirigeants occidentaux ont été faibles. Seul le Canada avait réagi, et Riyad avait ensuite coupé certains liens économiques avec Ottawa.

Cette fois, l’Allemagne a annoncé suspendre ses ventes d’armes, Berlin, Londres et Paris se sont coordonnés pour réagir. Donc la réaction de la communauté internationale à l’affaire Khashoggi est assez inédite, même si elle reste timide. Même les Etats-Unis commencent à durcir leur position.

Comment expliquer cette prudence dans les réactions des autres dirigeants ? Est-elle liée à la puissance économique de l’Arabie saoudite ?

Oui, Riyad est un partenaire économique important, dans certains secteurs et pour certains pays, mais il ne faut pas exagérer son poids. Sur le plan commercial, l’Arabie saoudite ne représente que 1 % des exportations françaises. En revanche, c’est un partenaire important dans le domaine de l’armement : c’est notre deuxième client. Pour les Etats-Unis, 110 milliards de dollars sont en jeu avec Riyad pour des contrats d’armement. Or de tels contrats ne sont pas uniquement commerciaux, ils sont également très politiques.

Il y a aussi la question pétrolière. L’Arabie saoudite est le premier exportateur de brut mondial. Même pour les Etats-Unis, qui produisent du pétrole, le rôle de l’Arabie saoudite en tant que régulateur sur les marchés pétroliers est crucial. Washington compte sur Riyad pour que le prix du pétrole n’augmente pas trop après le rétablissement des sanctions contre l’Iran. Donc c’est un partenaire important, et c’est pour cela que beaucoup de pays, et d’entreprises, sont frileux pour se prononcer de manière ferme sur l’affaire Khashoggi.

C’est encore plus vrai dans le golfe persique. Les pays soutiennent tous Riyad, sauf le Qatar. Les Emirats arabes unis sont un allié total de l’Arabie saoudite, le sultanat d’Oman et le Koweït soutiennent aussi le royaume. C’est l’une des grandes puissances de la région. Avec l’Iran et la Turquie, ils se livrent une lutte pour l’hégémonie régionale. Pour Erdogan, l’affaire Khashoggi est parfaite pour mettre MBS en difficulté.

Par ailleurs, la personnalité de MBS, qui semble impulsif et capable de réactions disproportionnées, contribue peut-être aussi à cette prudence.

Cette affaire peut-elle avoir des retombées diplomatiques sur le long terme ?

A mon avis, il est assez peu probable que cela marque un tournant réel. Par exemple, il est peu probable que les Occidentaux arrêtent de vendre des armes à Riyad. Il y a les effets d’annonce et la réalité. L’Allemagne a fait cette annonce importante, mais elle avait déjà annoncé cet été qu’elle stopperait ses ventes d’armes aux belligérants au Yémen, or elle a approuvé des ventes en septembre.

Cette affaire peut-elle nuire au prince héritier MBS ?

Pour l’instant, le roi Salmane ne donne pas de signes d’écarter son fils, ce serait un désaveu trop direct car il a beaucoup investi dans légitimité de son successeur. Mais, sous la pression des Etats-Unis, il pourrait peut-être opérer un rééquilibrage des pouvoirs. Le problème, c’est qu’il y a eu une telle purge au sein du régime que cela semble difficile de trouver quelqu’un qu’il pourrait nommer afin de contrebalancer l’influence de MBS.