Malaga: Des salariés de Ryanair ont-ils été contraints de dormir par terre dans l'aéroport?

FAKE OFF Des salariés de Ryanair auraient été obligés de dormir à même le sol de l'aéroport de Malaga (Espagne), la compagnie ne leur ayant pas trouvé d'hébergement...

Alexis Orsini

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La photo au coeur de la polémique entourant Ryanair.
La photo au coeur de la polémique entourant Ryanair. — capture d'écran
  • Une photo devenue virale sur les réseaux sociaux le 14 octobre montre des salariés de Ryanair allongés sur le sol. Le texte qui l'accompagne affirme qu'ils ont dû passer la nuit dans ces conditions.
  • Pris dans une salle d'équipage de Ryanair à l'aéroport de Malaga (Espagne), le cliché dénonce le fait que Ryanair n'ait pas logé ses employés dans un hôtel alors qu'ils étaient bloqués par une tempête.
  • La compagnie aérienne dénonce, vidéo à l'appui, une mise en scène. Une seule certitude : l'équipage a bien dû passer la nuit à l'aéroport. 

Les turbulences se poursuivent chez Ryanair. La compagnie aérienne low-cost, confrontée fin septembre à un mouvement de grève du personnel réclamant de meilleures conditions de travail, fait désormais face à une polémique déclenchée sur les réseaux sociaux.

Le 14 octobre, la page Facebook « Ryanair MUST change » (« Ryanair doit changer »), connue pour ses publications critiques vis-à-vis de l’entreprise irlandaise, publie la photo de 6 membres d’équipage, allongés au sol, qui devient vite virale. « Voilà [un] équipage de Porto bloqué la nuit dernière dans la salle de l’équipage de Malaga [en Espagne]. Ils ont été détournés [de leur itinéraire] et laissés là par la compagnie » précise la légende.

Un seul fait incontestable : l’équipage a bien dû passer la nuit à l’aéroport

Le cliché est repris plus tard dans la journée par Jim Atkinson, un utilisateur de Twitter qui apporte quelques précisions : « Voilà un équipage portugais de Ryanair 737, coincé à Malaga, en Espagne, il y a quelques nuits en raison [de la tempête Leslie]. Ils dorment à même le sol de la salle d’équipage de Ryanair ».

Si les soutiens des salariés et Ryanair s’opposent depuis sur l’authenticité de cette affirmation, ils conviennent en revanche tous d’un fait incontestable : l’équipage a bien dû passer la nuit à l’aéroport.

FAKE OFF

Dès le 14 octobre, Peter Bellew, directeur opérationnel de l’entreprise, interpellé dans le tweet de Jim Atkinson, admettait en effet : « Malheureusement. Tous les hôtels étaient complets à Malaga. La tempête a provoqué d’importants dégâts au Portugal. Plus tard, l’équipage s’est rendu au VIP Lounge [de l’aéroport]. Toutes mes excuses à l’équipage pour ne pas avoir pu trouver de logement. »

La polémique a connu un rebondissement quelques jours plus tard, lorsque Ryanair a dénoncé, enregistrement vidéo à l’appui, une mise en scène : « Ryanair [met à mal] la fausse photo de l’équipage qui dort dans la salle. » La séquence, filmée par la caméra de sécurité installée dans la salle, montre des membres du personnel – pour certains assis sur une chaise – aller s’allonger par terre, le temps de la photo, puis retourner à leur place.

Contacté par 20 Minutes, Jim Atkinson assume la « mise en scène » dénoncée par l’entreprise : « La photo a été prise comme une photo de "protestation", pour illustrer ce que Ryanair attendait de l’équipage : qu’il se repose dans cette pièce pour la nuit. »

« La photo était un signe de protestation »

Bruno Fialho, vice-président du conseil de L’Union nationale des personnels navigants de l’aviation civile (SNPVAC), le syndicat portugais qui dénonce le traitement de Ryanair, confirme : « La photo était un signe de protestation, qui est immédiatement devenu viral : la seule option [des salariés], pour se reposer, était de s’allonger par terre – ce que [Ryanair considère comme] un " hébergement approprié ". »

Une référence à la législation européenne en matière de sécurité aérienne, qui définit cet « hébergement approprié » comme « une chambre individuelle pour chaque membre d’équipage, dans un espace calme équipé d’un lit, suffisamment ventilée et où il est possible de régler la température et la lumière, avec un accès à de la nourriture et à des boissons ».

Les hôtels étaient-ils vraiment complets ?

Des critères clairement absents de la salle d’équipage où se trouvaient les salariés dès 1h15, selon Bruno Fialho : « Cette pièce ne disposait que de 8 chaises pour les 24 personnes présentes [de 4 vols Ryanair différents]. L’équipage a tenté pendant plusieurs heures de contacter [deux services de Ryanair] pour en savoir plus sur l’hébergement en hôtel prévu, et les deux ont répondu qu’aucun hôtel n’était disponible. L’équipage a aussi contacté certains hôtels de Malaga, et des chambres étaient à disposition. »

Ryanair soutient pour sa part, par la voix de Peter Bellew, avoir appelé « 42 hôtels près de l’aéroport qui étaient complets ».

Sur les sept établissements à proximité de l’aéroport contactés par 20 Minutes, seul l’Ibis Budget Malaga a répondu à nos sollicitations avant la parution de l’article : il confirme qu’il était bien « complet à cette date ».

Une relocalisation dans l’espace VIP Lounge confirmée

Les membres d’équipage ont-ils bien passé, comme l’affirme Peter Bellew, la fin de la nuit (« à partir de 5h15 ») dans l’espace VIP Lounge de l’aéroport, équipé de plusieurs canapés ? Bruno Fialho le confirme, mais à une heure différente : « Vers 3h45, l’équipage a été dirigé vers [cet espace] où des chaises, des canapés et des toilettes étaient accessibles pour tous, même s’il n’y avait ni boisson ni nourriture à disposition. »

Contacté à ce sujet, l’aéroport de Malaga n’a pas donné suite à nos sollicitations avant la parution de l’article. Ryanair maintient en tout cas l’argumentaire de son tweet de réponse : « La publication de cette vidéo révèle les faits et met à mal l’intox [de la] SNPVAC. La vidéo prouve que la photo d’origine était mise en scène et qu’aucun membre d’équipage n’a " dormi par terre ". »

Un recours juridique contre la vidéo ?

Des utilisateurs de Twitter n’ont pas manqué de s’interroger sur la stratégie de communication de Ryanair, qu’ils estiment contre-productive, à l’instar de cet internaute : « Merci pour cette vidéo, Ryanair. […] Elle sera utilisée pour prouver que l’équipage a été laissé dans sa salle, assis sur des chaises pendant toute la nuit […] Cette vidéo montre aussi comment la compagnie aérienne utilise une vidéo confidentielle de ses salariés abandonnés dans un bureau. »

Bruno Fialho n’exclut pas une réaction juridique du SNPVAC à ce sujet : « Pour justifier l’injustifiable, Ryanair a publié une vidéo privée afin de montrer comment la photo a été prise. Nous discuterons avec les institutions compétentes de cette violation évidente du RGPD [le règlement européen sur la protection des données personnelles] ». Son fondement pourrait toutefois être compliqué à faire valoir, selon Valérie Nicolas, maître de conférences en droit à l’université Paris Nanterre : « La vidéo ne porte pas atteinte à leurs données personnelles mais au pire à leur droit à l’image – si toutefois on peut les reconnaître sur la séquence. »

« Et il me paraît difficile, selon un principe admis en droit (« nul ne peut invoquer sa propre turpitude »), de dénoncer les moyens utilisés par l’entreprise quand on a soi-même pris une photo au caractère fallacieux, puisque, même s’ils n’ont effectivement pas dormi à l’hôtel, rien ne les obligeait à dormir au sol », poursuit la spécialiste.

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