Présidentielle au Brésil: «Haddad a des chances de grignoter son retard sur Bolsonaro»

INTERVIEW Le politologue Wagner Romão, de l’université d’État de Campinas, près de São Paulo, analyse les enjeux de la campagne de l'entre-deux-tours de l'élection présidentielle brésilienne...

Propos recueillis par Nicolas Coisplet, à Rio de Janeiro

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Les deux finalistes de la présidentielle brésilienne : le candidat du PT Fernando Haddad (gauche) et le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro (droite).
Les deux finalistes de la présidentielle brésilienne : le candidat du PT Fernando Haddad (gauche) et le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro (droite). — Silvia Izquierdo/AP/SIPA
Le politologue Wagner Romão, de l’université d’État de Campinas, près de São Paulo au Brésil.

Avec 46,04% des suffrages exprimés, le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro est passé dimanche tout près d’une victoire dès le premier tour de l’élection présidentielle brésilienne. L’ancien militaire n’a-t-il plus qu’à transformer l’essai dans trois semaines pour succéder à Michel Temer à la tête de l’État brésilien ? Pour le politologue Wagner Romão, de l’université d’État de Campinas, près de São Paulo, Fernando Haddad, le candidat du Parti des travailleurs (PT, gauche), peut encore espérer rattraper son retard.

Qu’avez-vous pensé des résultats du premier tour ? Jair Bolsonaro à 46 %, est-ce une surprise ?

Il y a eu un transfert de voix important des candidats de la droite classique vers Bolsonaro, et on s’y attendait. L’équipe du candidat a même tenté de mobiliser les réseaux sociaux pour gagner dès le premier tour, ce qui explique qu’il ait gagné autant de points dans les derniers sondages, mais ça n’a pas marché. Il a d’ailleurs dénoncé des fraudes avec les urnes électroniques, car il espérait l’emporter au premier tour. A gauche, on a aussi vu une tentative de transfert de voix de Fernando Haddad vers un candidat de centre-gauche, Ciro Gomes (12,47 % au premier tour), mais au final Haddad et le PT ont enregistré un bon score avec près de 30 % des voix.

Malgré tout, vous pensez que l’élection reste ouverte…

La campagne est très dynamique, on peut avoir de grosses surprises. On a déjà vu des candidats perdre des voix entre le premier et le second tour au Brésil. C’est clair que Bolsonaro a pris beaucoup d’avance, avec un score impressionnant. Il a bénéficié d’un énorme vote anti-PT, et je crois qu’après l’attentat dont il a été victime il est devenu un candidat viable pour beaucoup d’électeurs. Mais Fernando Haddad, le poulain de Lula, a des chances de grignoter son retard. Il représente une aile modérée du Parti des travailleurs, il peut plaire au centre. La clef pour lui, ça va être de transformer une élection dominée par le discours anti-PT de Jair Bolsonaro en une élection dominée par l’anti-autoritarisme. Haddad doit faire ressortir les positions rétrogrades de Bolsonaro sur la torture ou la dictature militaire qui a sévi au Brésil jusqu’en 1985.

Qu’attendez-vous de la campagne d’entre-deux tours ?

Je suis très curieux de voir Bolsonaro à l’oeuvre. Jusqu’à présent, il a eu très peu de temps pour s’exprimer. Il a participé à un seul débat et puis il y a eu l’attentat qui l’a obligé à rester hospitalisé de longues semaines. En raison de la loi électorale brésilienne, son parti étant très faiblement représenté au Congrès, il avait aussi très peu de temps de parole à la télévision. Sa campagne s’est donc essentiellement articulée autour de la peur des propositions du PT et d’une critique de la période Lula-Dilma Rousseff. Mais maintenant, il ne va pas pouvoir se cacher. Il va devoir débattre avec Haddad, il va avoir 10 minutes de télévision, et ça m’intéresse de voir ce qu’il va en faire. Sa candidature est très fragile en termes de propositions pour le pays. Je pense qu’une partie de l’électorat va se rendre compte de cette fragilité. Je ne sais pas si les électeurs qui en prennent conscience iront jusqu’à voter pour Haddad, mais ils opteront peut-être pour une certaine neutralité.

Allons-nous assister à des alliances avec les candidats défaits au premier tour ?

Il y a aura une alliance entre Fernando Haddad et Ciro Gomes, cela ne fait aucun doute. Et il y a une grosse inconnue autour du candidat du Parti social-démocrate brésilien (PSDB), Geraldo Alckmin. Il a obtenu moins de 5 % des voix alors que le PSDB est l’autre grand parti politique au Brésil, celui de l’ancien président Fernando Henrique Cardoso. On sait que certains ténors du parti, dont l’ancien maire de São Paulo João Doria, ont déjà déclaré qu’ils soutenaient Bolsonaro. Mais je me demande ce que va faire Alckmin. Il a été longtemps gouverneur de São Paulo, sa voix va peser, et je pense qu’une bonne partie de ses électeurs sont prêts à voter Haddad. Si son score a été si faible, c’est qu’une grande partie de ses électeurs sont allés vers Bolsonaro. Pour ceux qui lui sont restés fidèles, Bolsonaro est une figure repoussante.

Les élections des gouverneurs peuvent jouer un rôle dans ces alliances…

Il reste en effet 14 Etats, et le District fédéral de Brasilia, où les gouverneurs n’ont pas été élus dès le premier tour. C’est plus de la moitié du pays. Le Parti des travailleurs comme Jair Bolsonaro vont tenter de profiter de ces élections des gouverneurs pour négocier des alliances. Aider certains candidats de droite ou du centre en échange d’un soutien à Haddad. Le PT, premier parti politique au Brésil, a un certain savoir-faire en la matière. Je pense que ça peut-être décisif.