Présidentielle au Brésil: Des jeunes Brésiliens sans repères et obligés de voter

REPORTAGE Ils sont 20,7 millions de jeunes Brésiliens, soit 14,1% de l’électorat, à se rendre aux urnes dimanche pour le premier tour de la présidentielle…

Amélie Perraud-Boulard et Corentin Chauvel (à São Paulo et Rio de Janeiro)

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Isaura, Igor, Nataly, les trois jeunes Brésiliens interrogés avant le premier tour de l'élection présidentielle.
Isaura, Igor, Nataly, les trois jeunes Brésiliens interrogés avant le premier tour de l'élection présidentielle. — Corentin Chauvel et Amélie Perraud-Boulard

Dimanche, Nataly, Isaura et Igor iront voter pour la première fois à une élection
présidentielle. A quelques jours du premier tour, comme beaucoup de Brésiliens issus d’un milieu modeste, ces trois jeunes de 18 à 21 ans n’ont cependant toujours pas fait leur choix parmi les 13 candidats, perdus ou sans aucune foi en la politique. Or, à la différence des Français du même âge qui s’abstiennent en masse, eux devront se rendre aux urnes car le vote est obligatoire au Brésil - il est facultatif à partir de 16 ans.

« J’ai vu beaucoup d’hommes politiques promettre des choses et ne rien faire donc cela ne donne pas envie d’y croire », soupire Isaura, 18 ans, qui vit dans une favela de Rio. La Paulista [habitante de São Paulo] Nataly, du même âge, est plus radicale : « Je pense que les hommes politiques volent notre argent et la révélation des différents scandales de corruption n’a fait qu’empirer l’opinion que j’avais de la classe politique. » Et Igor, développeur de 21 ans de Vitoria (Espirito Santo), de s’interroger : « Je suis à moitié perdu, des scandales de corruption éclatent tous les jours, aucun de ces candidats ne me représente et dimanche, je serai obligé de voter pour l’un d’entre eux ? »

Un rejet du « discours de haine » de Bolsonaro

« Ce qu’on constate dans cette campagne, c’est que le discrédit de la classe politique est très fort et les jeunes ne sont pas épargnés par ce phénomène, analyse Frederico de Almeida, professeur de sciences politiques à l’Université de Campinas (Unicamp). Cela en conduit certains à faire le choix de voter pour le candidat antisystème, Jair Bolsonaro, mais pas nécessairement. Il y a eu ces dernières années des mouvements intéressants dans la jeunesse brésilienne, notamment chez les étudiants, avec une perspective anti-partisane, apolitique, le sens d’une action collective, mais pas forcément dans un sens autoritaire et conservateur comme ce que propose Jair Bolsonaro. »

Le candidat d’extrême droite est en effet le seul pour lequel nos trois jeunes sont certains de ne pas voter, rejetant son « discours de haine », son racisme, son homophobie ou encore sa misogynie. Alors comment et surtout qui choisir d’autre ? « On souffre principalement d’un grand manque d’information. Je sais qui est candidat, mais je ne suis pas forcément capable de vous parler de leur programme », regrette Nataly, qui, comme ses deux homologues, utilise Internet pour tenter de trouver chaussure à son pied. « Je me suis un peu renseigné pour ne pas faire de bêtise et j’en ai trouvé un, mais il a peu de chances d’être élu. Si je pouvais ne pas voter au second tour, je n’irais pas », indique Igor, d’un air désabusé, tandis qu’Isaura s’en remettra sans doute au choix de sa mère, « qui se renseigne sur le programme des candidats, donc je lui fais confiance ».

Une génération « sans vraies options partisanes »

Frederico de Almeida comprend leurs incertitudes : « Cette génération n’a pas eu la chance de connaître comme la mienne une époque intéressante de l’action politique au Brésil, avec de vraies options partisanes. » Malgré cela, leur conscience politique n’est pas inexistante. Voter pour la présidentielle, « c’est une décision importante et il faut bien choisir, car c’est un choix qui affecte toute la nation », estime Nataly, qui considère « la santé, l’éducation et la réduction des inégalités et de l’extrême pauvreté » comme prioritaires, s’inquiétant elle-même de ne pas pouvoir intégrer une université et de ne pouvoir réaliser son souhait de devenir vétérinaire.

Avec 26,6 % des 18-24 ans au chômage au Brésil (contre 12,4 % pour l’ensemble de la population), les grands discours des candidats sur l’économie et l’emploi ne leur parlent pas. Ces deux thèmes sont pourtant au cœur des préoccupations d’Igor et Isaura. Le premier travaille la journée pour un salaire de 250 euros par mois et étudie le soir, regrettant de voir son maigre pouvoir d’achat fondre au fil des mois en raison de l’inflation. La seconde, qui termine péniblement ses études secondaires dans un lycée public d’un quartier difficile de Rio (trois heures de cours quotidiens le soir réduites à deux pour des questions de sécurité, des cours pas toujours assurés pour les mêmes raisons), aimerait devenir esthéticienne. Confrontée au manque d’opportunités dans son secteur en raison de la crise, elle pense déjà à ouvrir son propre salon de beauté avec des amies dans sa petite maison familiale.

Quel que soit le prochain dirigeant du Brésil, nos témoins ne se font donc pas trop d’illusions. « Si c’est Haddad, c’est le PT donc la corruption, si c’est Bolsonaro, c’est l’incompétence, donc je pense que rien ne va s’améliorer », persifle Igor. L’important sera une fois de plus pour les jeunes Brésiliens de se serrer les coudes jusqu’à la prochaine élection. Comme le conclut Isaura : « On est tous dans le même bateau ».