Japon: L'ex-champion de sumo Harumafuji perd son chignon et fait ses adieux aux fans

JAPON Le « yokozuna » mongol avait dû mettre un terme à sa carrière après avoir frappé un autre lutteur…

Mathias Cena

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Le "yokozuna", ou "grand champion" mongol Harumafuji
Le "yokozuna", ou "grand champion" mongol Harumafuji — BEHROUZ MEHRI / AFP
  • Le champion mongol Harumafuji, l'un des quatre yokozuna (plus haut rang) du sumo nippon, a frappé un autre lutteur en octobre 2017 au cours d'une soirée arrosée.
  • Après une tempête médiatique, il a finalement mis fin à sa carrière un mois plus tard, déclarant s'être montré « indigne » de son rang.
  • Sa céremonie d'adieux, au cours duquel les sumos se font symboliquement couper leur longue chevelure à la fin de leur carrière, s'est tenue dimanche à Tokyo.

De notre correspondant à Tokyo

Un chignon tranché, c’est une nouvelle vie qui commence. L’ex-champion de sumo mongol Harumafuji, qui a dû mettre un terme à sa carrière fin 2017 après avoir violemment frappé un autre lutteur, a officiellement quitté le monde du sumo dimanche lors d’une cérémonie au Kokugikan, le pavillon du sumo du quartier de Ryogoku, à Tokyo. Davaanyamyn Byambadorj, de son vrai nom, a mis fin à sa « vie de sumo » en perdant sa longue chevelure symbolique des rikishi, les lutteurs de la discipline nipponne.

Pendant près de deux heures et demie, 434 personnes qui ont compté pour Harumafuji pendant sa carrière de dix-sept années ont défilé derrière l’ex-champion mongol sur le dohyo, le podium d’argile qui accueille d’habitude les combats. Ces chefs d’entreprises sponsors, présidents de fan-clubs locaux, bonzes ou politiciens – des hommes uniquement car les traditions du sumo interdisent aux femmes de monter sur le dohyo – ont entrepris de raccourcir la chevelure du yokozuna (le plus haut rang du sumo), millimètre par millimètre, à l’aide de ciseaux dorés, avant que quelques lutteurs passés et présents, puis son maître « d’écurie », ne viennent terminer le travail.

Ces cérémonies, qui marquent la fin de carrière des lutteurs ayant atteint un certain rang, sont des moments intenses d’émotion, mais aussi de spectacle, l’occasion pour les champions de remercier une dernière fois leurs fans – tout en matelassant leur retraite avec les ventes de tickets. Après une série de combats d’exhibition, de démonstrations de tambour taiko et de coiffure de sumo – dresser le « oicho-mage » en forme de feuille de ginkgo biloba prend une vingtaine de minutes –, Harumafuji est revenu présenter son nouveau style capillaire pour cette « deuxième vie », lancée précipitamment par le scandale désormais associé à son nom.

 

« Dignité » et loi du silence

Fin octobre 2017. Au cours d’une soirée arrosée entre lutteurs mongols dans un bar de l’ouest du Japon, Harumafuji frappe un sumo de rang inférieur, son compatriote Takanoiwa, qui par son attitude aurait manqué de respect au yokozuna Hakuho, également présent ce soir-là. Même si les circonstances exactes de l’affaire font toujours débat, il est admis qu’Harumafuji s’en est pris violemment à Takanoiwa à coups de poing puis de télécommande de karaoké, lui causant fracture du crâne et commotion cérébrale.

L’affaire aurait pu en rester là, étouffée comme c’est l’usage dans le monde du sumo, mais Takanohana, le maître d’écurie de Takanoiwa, à la vue du visage tuméfié de son disciple, décide de bousculer les traditions. Il faut dire aussi que Takanohana, considéré comme le grand yokozuna de ces dernières décennies et à qui l’on prête des velléités de réformer le fonctionnement de la Fédération de sumo, voit d’un mauvais œil les affinités et les regroupements entre lutteurs mongols, soupçonnés par certaines de se mettre d’accord sur l’issue des combats. Il porte plainte auprès de la police sans en informer sa hiérarchie et l’affaire éclate quelques jours plus tard. Après trois semaines de tempête médiatique, Harumafuji annonce fin novembre qu’il met un terme à sa carrière pour s’être montré « indigne d’un yokozuna ».

Scandales à répétition

Le monde du sumo et les Japonais attendent d’un yokozuna un comportement exemplaire et Harumafuji est loin d’être le premier à devoir abréger sa carrière à cause d’un scandale. Le Mongol Asashoryu (présent lors de la cérémonie de dimanche), qui a régné en maître sur les dohyo au milieu des années 2000, a ainsi perdu son chignon en 2010 après avoir agressé un homme dans une boîte de nuit tokyoïte. Le champion Futahaguro avait subi le même sort en 1987, accusé d’avoir frappé la femme de son maître. Quant au yokozuna Maedayama, il avait dû tirer sa révérence en 1949, coupable d’avoir… Assisté à un match de baseball alors qu’il s’était fait porter pâle pendant un tournoi.

Le fonctionnement hermétique du monde du sumo n’empêche pas toujours les scandales de s’échapper dans les pages des tabloïds nippons, repris ensuite par les grands médias : l’univers des lutteurs a ainsi été secoué depuis une dizaine d’années par des affaires de drogues, de liens avec les yakuzas, de paris illégaux, de combats truqués et de violence, culminant en 2007 avec la mort d’un jeune lutteur de 17 ans sous les coups de son maître.

L'ex champion de sumo mongol Asashoryu coupe une mèche du yokozuna Harumafuji à Tokyo, le 30 septembre 2018.
L'ex champion de sumo mongol Asashoryu coupe une mèche du yokozuna Harumafuji à Tokyo, le 30 septembre 2018. - M.C. / 20 MINUTES

 

La Fédération, le fax et la démission

Près d’un an après, l’affaire Harumafuji continue de faire des vagues dans le monde du sumo. Takanohana, le maître d’écurie du lutteur agressé, avait écrit au gouvernement en mars dernier pour l’alerter sur les irrégularités dans l’affaire Harumafuji et demander l’ouverture d’une enquête. Il avait finalement retiré sa lettre peu après, espérant la clémence de la Fédération pour l’un de ses propres disciples qui venait de frapper un autre lutteur dans les vestiaires du tournoi d’Osaka.

Mardi dernier, nouveau coup de théâtre : Takanohana envoie un fax à toutes les rédactions pour annoncer qu’il met un terme à sa carrière d’entraîneur. Au cours d’une conférence de presse retransmise en direct par plusieurs télévisions japonaises, il affirme que la Fédération de sumo lui a imposé de renier le contenu de la fameuse lettre. S’y refusant, il n’a pas eu d’autre choix, dit-il, que de remettre sa démission. A 46 ans, Takanohana assure n’avoir pas encore de projets précis pour la suite de sa carrière, lui qui aurait en principe dû diriger l’écurie qui porte son nom jusqu’à 65 ans, l’âge de la retraite pour les anciens sumos devenus entraîneurs.

Ecole, peinture et politique

Avant le scandale, Harumafuji réfléchissait aussi à rester dans le monde du sumo pour former ses propres disciples. Ce projet n’ayant plus cours, il devrait désormais vivre à cheval entre Tokyo et Oulan-bator. Le 1er septembre, une « école Harumafuji » a en effet vu le jour dans la capitale mongole. Aboutissement d’un projet de quatre ans, cet établissement voulu et financé par l’ex-yokozuna accueille déjà 740 élèves de la maternelle au lycée, pour leur prodiguer un enseignement inspiré du système scolaire japonais et faire d’eux « de bons citoyens », manière pour l’ex-champion de rendre hommage à la fois à son pays d’origine et à sa terre d’adoption.

A ses heures perdues, Harumafuji pourra continuer la peinture, une passion ancienne qui a fait l’objet d’une exposition la semaine dernière dans une galerie tokyoïte. Titulaire d’un diplôme d’avocat et d’une licence de policier en Mongolie, il pourrait également décider de se tourner vers la politique, comme son compatriote Asashoryu, ou l’ancien champion estonien Baruto, qui est retourné à Tallinn au printemps dernier avec l’ambition de « devenir président de la république ».