«L’organisation Etat islamique garde sa capacité de nuisance, mais a perdu sa capacité militaire»

INTERVIEW Kader Abderrahim, directeur de recherches à l'Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE), estime que Daesh va de plus en plus se tourner vers l’Asie alors que son chef a appelé ses partisans à poursuivre le «djihad»…

Propos recueillis par Nicolas Raffin

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Un véhicule de la coalition internationale anti-Daesh en Syrie, le 5 juin 2018.
Un véhicule de la coalition internationale anti-Daesh en Syrie, le 5 juin 2018. — Delil souleiman / AFP
  • Le chef du groupe Etat islamique a appelé ses partisans à poursuivre le « djihad » dans un message diffusé mercredi.
  • En Irak et en Syrie, l’organisation terroriste n’est présente que dans quelques poches de territoire.
  • Pour le chercheur Kader Abderrahim, les politiques peinent à s’attaquer aux racines du terrorisme.

Il était resté muet depuis septembre 2017. Dans un enregistrement audio diffusé ce mercredi, le chef du groupe Etat islamique (EI) Abou Bakr al-Baghdadi, calife auto-proclamé, appelle à « frapper pour terroriser », exhortant ses partisans en Occident à mener des attaques à l'explosif ou à l'arme blanche « sur leurs terres ».

Pour Kader Abderrahim, directeur de recherches à l'Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE) et auteur de Daech : histoire, enjeux et pratiques de l'organisation de l'Etat islamique (Éd Eyrolles, 2016), l’organisation utilise des moyens assez classiques pour communiquer et garde une forte résonance dans les médias.

Quels sont les objectifs de la diffusion de ce message d’al-Baghdadi ?

L’objectif principal, c’est de maintenir la mobilisation de ses « soldats », qu’ils soient au Moyen-Orient ou sur d’autres territoires. C’est aussi une occasion de dire que le chef est toujours vivant et qu’il faut poursuivre le combat, continuer à susciter des vocations.

En cela, ce message n’est pas très original. Il rappelle ceux enregistrés par Oussama Ben Laden avec Al-Qaida, qui intervenait régulièrement, pour éviter de totalement disparaître. Cela leur fait une caisse de résonance extraordinaire pour eux, puisque c’est repris par tous les médias. Pourtant, Daesh ne représente plus que quelques milliers de personnes réparties dans le monde.

Quelle est la situation de l’EI aujourd’hui dans son foyer d’origine, en Irak et en Syrie ? Peut-il se régénérer ailleurs ?

En Syrie et en Irak, il n’y a plus que des poches. L’EI a perdu son appareil militaire. Comme il avait anticipé cette défaite, il est passé à l’étape de la guérilla, en dispersant ses forces pour pouvoir frapper de manière multiple, ce qui donne l’impression que l’appareil est encore important. L’EI garde sa capacité de nuisance, mais a perdu sa capacité militaire.

Néanmoins, il existe des endroits ou l’EI pourrait se recréer une base, notamment en Asie du sud. Ces pays (Bangladesh, Philippines, Indonésie) concentrent énormément de populations musulmanes. L’islam n’est plus un islam arabe, il est devenu asiatique. La Chine sera d’ailleurs le premier pays musulman d’ici 2050, donc clairement l’EI anticipe cette bascule. En Afrique, sa présence reste assez contenue, du fait du rejet des populations locales.

Malgré ce recul, la propagande de Daesh reste très forte...

Ils ont réussi des actions terroristes qui ont frappé les imaginaires. Ils utilisent, ils manipulent avec beaucoup d’habileté les outils de la communication moderne. Et puis ils revendiquent des actions dont ils ne sont pas à l’origine, puisque les individus passent à l’action tout seul [A l'image de l'attaque au couteau, ce jeudi, à Trappes revendiqué par l'EI mais dont les autorités tentaient de déterminer s'il était bien terroriste]. Ça peut marcher encore longtemps puisque l’EI reste associé à une image de peur.

Peut être qu’il faudra s’interroger à un moment : est-ce qu’on continue de réagir a posteriori à chaque attentat, ou est-ce qu’on combat vraiment les causes profondes qui conduisent à ces violences ? Pour le moment, je ne vois pas cette prise de conscience des politiques, parce que cela demande une énorme remise en question. Par exemple, est-ce qu’on peut continuer à dire que l’Arabie saoudite est l’un de nos alliés, alors que c’est l’un des principaux responsables des dérives terroristes ? Il faut se poser la question froidement.