La lutte contre la pédophilie au sein de l’Eglise a-t-elle vraiment changé avec le pape François?

PEDOPHILIE L'énorme scandale de pédophilie, révélé la semaine dernière au sein du clergé catholique aux Etats-Unis, a contraint le pape François à hausser le ton face à ce fléau...

T.L.G.

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Le pape François à Rome, le 11 août 2018.
Le pape François à Rome, le 11 août 2018. — FILIPPO MONTEFORTE / AFP
  • Un scandale de pédophilie a été révélé la semaine dernière au sein du clergé catholique aux Etats-Unis.
  • Le pape François a condamné fermement ces «crimes», mais l'Eglise est-elle en train d'évoluer sur ces questions?

 

 

Le pape prend la plume. Une enquête des services du procureur de Pennsylvanie publiée la semaine dernière a mis au jour des abus sexuels, couverts par l’église catholique de cet Etat américain, perpétrés par plus de 300 « prêtres prédateurs » dont ont été victimes au moins mille enfants. Cet énorme scandale de pédophilie a contraint le pape François à hausser le ton:

« Bien qu’on puisse dire que la majorité des cas appartient au passé […] nous pouvons constater que les blessures infligées ne disparaissent jamais, ce qui nous oblige à condamner avec force ces atrocités », a affirmé le pape dans une lettre au « Peuple de dieu », diffusée lundi par le Vatican. 20 Minutes fait le point avec deux spécialistes de la papauté.

Est-ce la première fois que le pape François prend la parole sur le sujet ?

Non. « C’est même une caractéristique de son pontificat, dire que la pédophilie est un acte monstrueux, qu’il faut une « tolérance 0 », en laissant entendre que la lumière aurait dû être faite plus tôt », estime Philippe Levillain, historien spécialiste de la papauté.

Y a-t-il un changement dans la prise en compte des scandales sexuels avec le pape François ?

« Cette évolution s’est faite en plusieurs temps. Sous Jean-Paul II, l’Eglise sait mais met la poussière sous le tapis. Avec Benoît XVI, on estime que l’Eglise n’a pas à juger seule, qu’il faut aussi faire en sorte que la société civile sache. Avec François, on parle d’aller chercher les coupables, les identifier, pour mettre fin à ce mal qui ronge l’Eglise. Il n’y a pas de requiem pour les coupables », poursuit Philippe Levillain.

« On a un peu oublié, mais on revit actuellement ce qu’on a vécu sous Benoît XVI, notamment en 2010. Le pape était alors monté au créneau, avait aussi rencontré des victimes et publié des textes dont une lettre aux évêques irlandais, un texte majeur sur le sujet. Pour la première fois, l’Eglise ordonnait à ses prêtres de se tourner vers la justice civile à chaque cas de pédophilie et donnait la priorité aux victimes, c’était un tournant », assure Bernard Lecomte, écrivain spécialiste du Vatican, auteur du Dictionnaire amoureux des papes (Plomb). Le pape Benoît XVI avait aussi été accusé de laxisme dans plusieurs cas de pédophilie. François lui-même avait par ailleurs reconnu le mois dernier avoir commis « de graves erreurs » d’appréciation sur la situation au Chili lorsqu’il avait défendu l’évêque chilien Juan Barros, soupçonné d’avoir tu les crimes d’un vieux prêtre pédophile.

« Je crois qu’on est passés de l’époque de la révélation des crimes pédophiles à une autre prise de conscience : c’est la non-révélation de ces crimes pédophiles. L’immense majorité des crimes dont on parle date des années 1970-80. Ce que l'on reproche aujourd’hui, c’est le silence de l’Eglise », poursuit-il.

Comment expliquer ce silence ?

L’enquête menée par le procureur de Pennsylvanie a bien mis au jour le rôle actif de la hiérarchie pour dissimuler les scandales sexuels. « Pendant des années, l’Eglise croyait pouvoir régler le problème en interne, et je le précise : comme toutes les autres institutions des acteurs de ces crimes, les chorales, l’Education nationale, les clubs sportifs… Aujourd’hui, les associations de victimes ont fait basculer les choses », développe Bernard Lecomte. Cela prend du temps car il reste au sein du Vatican des vieux messieurs, des cardinaux, qui sont encore de l’ancienne génération et considèrent que ça fait trop de mal à l’Eglise, et qu’il faut régler ça en privé. Mais c’est en train de changer, car cette génération est en train de disparaître ».

Quelles solutions sont apportées par l’Eglise ?

Depuis 2002, l’Eglise catholique américaine s’est par exemple dotée d’une charte, qui prévoit le signalement à la justice, l’abandon des accords de confidentialité et des sanctions pour les prêtres et diacres convaincus d’agression sexuelle. Mais les résultats tardent à arriver. En mars 2017, des anciennes victimes d’abus sexuels perpétrés par des prêtres avaient ainsi claqué la porte de la commission anti-pédophilie du Vatican, jugeant que les actes ne suivaient pas les paroles de fermeté tenues par le pape.

« Ce n’est pas une lettre, fut-elle solennelle qui changera tout. Il n’y aura pas de miracles, mais c'est en train de changer. L’Eglise de France et d’Allemagne ont été les premières à établir des règles pour combattre la pédophilie », poursuit Bernard Lecomte. Aux Etats-Unis, le jury de Pennsylvanie a formulé plusieurs propositions de réforme au niveau de la loi : allongement du délai de prescription, restriction du champ des accords de confidentialité, auxquels l’Eglise catholique a eu fréquemment recours.