«La Grèce entre dans une période de tous les dangers», malgré la fin de la mise sous tutelle

INTERVIEW Après huit ans «cauchemardesques» de tutelle des créanciers, l'UE et FMI, la Grèce est sortie lundi officiellement des plans d'aide. Mais le pays n'en a pas pour autant terminé avec l'austérité et les réformes, explique Georges Prévélakis, professeur de géopolitique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne...

Propos recueillis par T.L.G.

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Alexis Tsipras est le chef du gouvernement grec depuis janvier 2015.
Alexis Tsipras est le chef du gouvernement grec depuis janvier 2015. — ludovic MARIN / AFP

« Pour la première fois depuis début 2010, la Grèce se tient debout sur ses deux pieds ». Mario Centeno, le président du Conseil des gouverneurs du Mécanisme européen de stabilité (MES), qui préside aussi l’Eurogroupe, a salué lundi la fin des plans d’aide internationale pour Athènes. Après huit ans d’austérité, le pays va-t-il sortir de la crise ? On en parle avec Georges Prévélakis, professeur de géopolitique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

La Grèce quitte officiellement ce lundi la tutelle de ses créanciers [zone euro et FMI] pour recommencer à se financer seule sur les marchés, après plusieurs années de profonde récession. Est-ce un jour « historique » pour le pays, comme l’estime le Commissaire européen à l’Economie ?

Il existe deux perceptions différentes. Pour Bruxelles, il est important de montrer que cette politique de sortie de crise a été une réussite. Mais les Grecs n’accordent pas trop d’importance à cette date. On dit que le pays va sortir de la surveillance, mais la surveillance va continuer : désormais, la Grèce va s’adresser directement aux marchés qui détermineront les taux d’intérêt selon leurs appréciations des risques. Le gouvernement n’aura pas de grande latitude, chaque décision politique aura une conséquence sur les marchés.

Donc c’est plus une rhétorique interne : le gouvernement voulait pouvoir dire « on a sorti le pays de la rigueur », mais c’est faux. Et en Europe, on ne souhaite pas donner une image d’échec quelques mois avant les élections européennes, dans un contexte où le Parlement européen pourrait avoir une majorité de députés eurocritiques.

Il est trop tôt pour dire que la Grèce commence à sortir de la crise ?

La question du remboursement de la dette reste très incertaine [elle représente 180 % du PIB, le FMI la juge insoutenable à terme] et les fondamentaux du pays ne sont pas bons [chômage à 19.5 %]. Le secteur public continue de mal fonctionner et les réformes n’ont pas été assez loin pour assainir l’administration. Avec l’augmentation des taxes, de nombreuses entreprises ont été obligées de fermer boutique ou d’aller dans des pays voisins [70.000 PME se sont ainsi installées en Bulgarie ou à Chypre]. Mais la Grèce peut s’en sortir car elle dispose de grands atouts, notamment le tourisme.

Cette sortie des programmes d’aide, présentée comme une réussite, fait plutôt entrer la Grèce dans une période de tous les dangers. C’est l’année plus cruciale depuis le début de la crise. Tout va dépendre de la situation politique. Si elle se stabilise, la Grèce aura le soutien de l’Europe et des Etats-Unis, et elle pourra assumer un rôle politique plus important dans un contexte géopolitique délicat : la Turquie, l’arrivée des migrants, etc. Si le pays entre au contraire dans une période d’instabilité politique, il y a un risque d’être abandonné par les marchés.

Le Premier ministre Alexis Tsipras peut-il tirer bénéfices de cette sortie de la tutelle européenne ?

Son crédit politique diminue car il n’a pas tenu ses promesses, il a même fait le contraire de ce pourquoi il avait été élu [Le Premier ministre avait signé le mémorandum avec les créanciers malgré le « non » au référendum]. Plus récemment, il a perdu beaucoup de points dans l’opinion publique avec l’incendie [qui a fait 96 morts près d’Athènes]. Cet incendie a révélé l’état de délabrement de l’administration publique et l’incapacité du gouvernement à assurer un minimum de coordination. Cet affaiblissement de Syriza et la volonté de stabilité politique pourraient profiter à la droite de Nouvelle Démocratie aux prochaines législatives [en 2019].