L'accord de Doha renforce le Hezbollah et consacre une fracture entre chiites et sunnites

LIBAN Décryptage de l'accord signé mercredi entre les partis...

Armelle Le Goff

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La majorité libanaise, soutenue par les pays occidentaux et l'Arabie saoudite, et l'opposition, appuyée par l'Iran et la Syrie, ont conclu mercredi un accord de sortie de crise, repoussant ainsi le spectre d'une guerre civile au pays du Cèdre.
La majorité libanaise, soutenue par les pays occidentaux et l'Arabie saoudite, et l'opposition, appuyée par l'Iran et la Syrie, ont conclu mercredi un accord de sortie de crise, repoussant ainsi le spectre d'une guerre civile au pays du Cèdre. — Marwan Naamani AFP
Que prévoit l’accord de Doha?
Il prévoit notamment la mise sur pied d'un gouvernement d'union nationale de 30 membres, dont 16 représenteront la majorité et 11 l'opposition (composée des deux partis chiites Amal et Hezbollah et du Courant patriotique libre du chrétien Michel Aoun) qui obtient donc la minorité de blocage qu'elle réclamait. Les trois ministres restants seront nommés par le président de la République.

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Une autre clause porte sur la question de la loi électorale, cruciale dans l'optique des législatives prévues en 2009. L'accord prévoit un retour à la loi électorale de 1960, «ce qui est clairement favorable au Courant patriotique libre, allié du Hezbollah», note Joseph Bahout, professeur associé à Sciences-Po Paris. Mieux, toutes les parties semblent être finalement tombées d’accord sur la désignation de Michel Sleimane, commandant en chef de l’Armée, au poste de président de la République. Il pourrait être officiellement élu dimanche.

Le Hezbollah, vainqueur militaire et politique?
Même si l’accord de Doha stipule que «le recours aux armes ou à la violence à des fins politiques est interdit», le Hezbollah qui a mené un coup de force sans précédent la semaine dernière sur l’ouest de Beyrouth, fief de la majorité parlementaire (incarnée notamment par le «Courant du futur» de Saad Hariri et le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt), « prend clairement l’avantage », considère Bahout. «Cela consacre la constante montée en puissance du Hezbollah sur l‘échiquier politique libanais», précise Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS et auteur du Croissant et le Chaos (Ed.Hachette Littératures).

Est-ce la fin de la crise ?
Loin de là. En retournant ses armes, destinées à combattre l’ennemi israélien, contre des Libanais, le Hezbollah, allié de la Syrie et de l’Iran, a franchi une ligne rouge. Les sunnites du Liban ont pris cette offensive comme une attaque personnelle. Dans le nord du Liban, la semaine dernière, les combats extrêmement violents, qui ont opposé des groupes sunnites radicaux aux partisans de l’opposition pourraient gagner en intensité dans les semaines à venir. «Au Liban, la traditionnelle fracture entre chrétiens et musulmans s’est déplacée pour opposer chiites et sunnites», souligne Roy.

Le Hezbollah, un état dans l’Etat?
Seule milice à avoir officiellement refusé de déposer les armes à la fin de la guerre (1975-1990), au motif qu’elles servent à combattre Israël (qui a occupé le sud du pays jusqu’en 2000, ndlr), le Hezbollah refuse toutes discussions sur la question. Doha n’a pas changé la donne.

Paul Salem, directeur de la Fondation Carnegie pour le Moyen-Orient considère en effet que l'accord «ne résoudra pas les contradictions de base, parce qu'il y a deux Etats au Liban, l'Etat lui-même et le Hezbollah». Pour l’analyste, un désarmement du Hezbollah ne peut être envisagé «parce que le Hezbollah est trop puissant».

La preuve? La récente crise provoquée par la tentative de la majorité de mettre un terme au système de communications parallèles du Hezbollah (quelque 100.000 lignes clandestines couvrent presque l’ensemble du territoire libanais) et de limoger un proche du parti de Dieu, chef de la sécurité de l’aéroport, s’est soldée par la mise au pas, en moins de 24 heures, de l’ouest de Beyrouth.

Quelles conséquences pour Téhéran?
Avec le coup de force du Hezbollah sur la capitale libanaise, et les retombées politiques de cette victoire engrangées à Doha, «Téhéran a mis un pied en Méditerranée», affirme Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes. D’une certaine façon, l’Iran venge aussi son allié syrien, forcé par la communauté internationale à quitter le pays du Cèdre en 2005.

Mais, en même temps, ainsi que le souligne Roy, «Téhéran perd cette possibilité d’articuler l’axe chiite et le front du refus contre Israël», acquise, par l’entremise du Hezbollah, après la guerre de juillet 2006, au Liban et sans doute dans d’autres pays arabes. Pas sûr non plus que les Saoudiens «se satisferont très longtemps de la situation», pronostique Bahout.

Quelles conséquences régionales ?
Même s’ils s’en félicitent officiellement, Riyad et les Etats-Unis voient d’un très un mauvais œil le nouvel équilibre des forces qui se dessine au Liban. Hasard de calendrier? Le même jour, Israël a annoncé officiellement la reprise de pourparlers de paix avec la Syrie sous les auspices de la Turquie. Certains voient d’ailleurs dans ces pourparlers, officieux depuis longtemps, un possible déclencheur du coup de force du Hezbollah le 8 mai dernier.

Autre déclencheur possible, le tribunal international chargé de juger les assassins de Rafic Hariri. «Lorsque la Syrie a senti que la date de mise en place du tribunal approchait, elle a poussé ses alliés à amplifier leur mouvement de protestation, dans l’espoir de faire chuter le gouvernement Siniora», a récemment accusé le député libanais de la majorité Samir Frangié.