IVG: Les sénateurs argentins s'apprêtent à voter pour ou contre le droit à l'avortement

DROITS DES FEMMES Ce mercredi soir les sénateurs argentins vont se prononcer pour ou contre la légalisation de l’avortement. S’ils votent oui, ça pourrait faire bouger le droit à l'IVG dans toute l’Amérique latine...

Yasmina Cardoze

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Mercredi, avant le vote de la loi, les militantes féministes ont manifesté pour le droit à l'IVG. (EITAN ABRAMOVICH / AFP)
Mercredi, avant le vote de la loi, les militantes féministes ont manifesté pour le droit à l'IVG. (EITAN ABRAMOVICH / AFP) — AFP
  • En Argentine, les sénateurs doivent se prononcer pour ou contre l'avortement.
  • Le pays, très catholique, est divisé sur la question.
  • Considérée comme un pays progressiste, l'Argentine pourrait donner le ton à ses voisins.

Le 14 juin, les députés argentins ont voté à 129 voix contre 125 en faveur d’un projet de loi pour légaliser l’avortement. C’est au tour des sénateurs de voter, dans un climat de division. Le président est opposé à ce projet de loi, mais il s’est engagé à ne pas utiliser son veto si la loi était votée. Leur décision pourrait encourager les autres pays d’Amérique latine à les imiter.

Quel est le projet de loi ?

Le projet de loi qui sera débattu au sénat argentin ce mercredi soir propose d’autoriser l’interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu’à la 14e semaine de la grossesse, sans avoir à se justifier. Il autorise les médecins à refuser de pratiquer une IVG mais pas les hôpitaux. En France, l’IVG est autorisé jusqu’à la 12e semaine de grossesse depuis 2000 et les médecins bénéficient aussi d’une clause de conscience. C’est la 7e fois que ce projet est porté devant le congrès mais la première fois qu’il est débattu dans tout le pays.

Quelle est la législation actuelle sur l’IVG ?

En Argentine, l’avortement n’est autorisé que s’il met en danger la santé de la mère, ou s’il est le résultat d’un viol. Dans les autres cas, c’est un délit passible d’un à quatre ans de prison. Selon les associations féministes, la loi n’est pas toujours appliquée et très peu d’IVG sont autorisées. En 2015, on en compte 500 réalisés légalement. On estime qu’il y a 500.000 IVG clandestines par an. Depuis plusieurs années, les associations ont mis en place des lignes téléphoniques et s’organisent pour permettre aux femmes d’avorter malgré tout. Cette année les féministes se sont engagées pour la légalisation, ralliées derrière le symbole du foulard vert. Les lycéennes sont très mobilisées en faveur de cette loi, elles ont notamment bloqué des établissements scolaires à l’approche du vote des députés le 14 juin. En ce début août, les manifestations se multiplient. Dimanche dernier, 32 militantes se sont rassemblées, vêtues de capes rouges et coiffes blanches, comme dans la nouvelle (et la série Hulu) La Servante écarlate pour dénoncer l’emprise du gouvernement sur le corps des femmes. « En Argentine, il y a une tradition des combats des femmes, note Olga L. Gonzalez, docteure en sociologie à l’EHESS, spécialiste de l’Amérique latine. Depuis le début du XXe siècle, il y a des mouvements féministes, anarchistes, socialistes très intéressants. Dans d’autres pays, c’est plus récent. En Colombie, le mouvement féministe travaille beaucoup autour de la question de la guerre, il y a des questions différentes dans chaque pays. »

Qu’est ce qui coince ?

Face aux foulards verts, les foulards bleus se sont dressés. Ces militants revendiquent vouloir « sauver deux vies », celle de la mère et de l’enfant. L’opposition à la légalisation de l’IVG est portée par les Églises, catholiques et protestantes. L’Argentine, comme la plupart des pays d’Amérique latine, a une tradition catholique très ancrée. « C’est hérité de l’Espagne et du Portugal, qui ont conquis ces pays, explique Olga L. Gonzalez. Les gens sont automatiquement baptisés, on ne se pose pas de question, le catholicisme fait pratiquement partie de la nationalité. » Le pape François, né en Argentine, a notamment comparé l’avortement aux pratiques des nazis. Depuis, l’église catholique du pays milite avec virulence contre l’IVG. Des prêtres ont menacé les sénateurs de les excommunier. Pour le moment, il y aurait 38 « non » sur 72 voix.

Est-ce que ça peut faire bouger toute l’Amérique latine ?

Dans le reste de l’Amérique latine, l’Uruguay, Cuba, Guyana et la ville de Mexico autorisent l’IVG dans toutes les circonstances et quatre autres pays, dont le Salvador, la condamnent par de très longues peines de prison. Quelques-uns l’autorisent en cas de viol ou de danger pour la santé de l’enfant ou de la personne enceinte. L’Argentine est vue comme un pays progressiste. On peut par exemple relever que le mariage est ouvert à tous les couples depuis 2010 (2013 en France) et que la PMA est ouverte à toutes les femmes majeures, en couple ou non, gratuitement, depuis 2013 (actuellement en débat en France). La sociologue Olga L. Gonzalez prédit : « Le fait qu’un grand pays comme l’Argentine aille dans ce sens-là, ça va revigorer les mouvements féministes dans les autres pays. S’ils veulent être perçus comme modernes, ils vont aller dans ce sens, mais les résistances sont très fortes. » « Quand les Argentines font quelque chose, ça devient connu partout, ajoute-t-elle. Même si c’était déjà présent ailleurs, ça prend de l’ampleur. C’est le cas du mouvement Ni Una Menos (« Pas une de moins », qui alerte sur le féminicide). »

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