Agressions racistes en Italie: «Il y a une recrudescence du racisme liée aux signaux envoyés pendant la campagne électorale»

INTERVIEW Pour Marie-Anne Matard-Bonucci, professeure d’Histoire contemporaine à l’Université de Paris VIII, spécialiste de l’Italie, le discours politique anti-migrants et xénophobe de la Ligue a pu « désinhiber » certains comportements violents…

Propos recueillis par Helene Sergent

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En février 2018, un manifestant anti-raciste tient une pancarte avec le message suivant :
En février 2018, un manifestant anti-raciste tient une pancarte avec le message suivant : — TIZIANA FABI / AFP
  • Une série d’agressions à connotation raciste, dont l’une visait une athlète italienne d’origine nigériane, a provoqué un malaise en Italie.
  • Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, citait Mussolini et assurait que sa priorité reste la lutte contre les migrants délinquants.
  • Les appels à la tolérance se sont cependant multipliés lundi, de la part de l’opposition mais aussi du Haut-commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR).

Deux mois après l’arrivée au pouvoir de la coalition populiste et nationaliste rassemblant le Mouvement 5 étoiles et la Ligue, l’Italie a été le théâtre d’agressions à connotation raciste ces dernières semaines. Lundi, l’annonce de l’agression d’une jeune athlète italienne noire a provoqué l’indignation de nombreux Italiens. Une indignation ravivée après un week-end tendu et la révélation d’une dizaine d’autres cas en moins de deux mois.

L’Italie est-elle pour autant en proie à une résurgence xénophobe ? Pour Marie-Anne Matard-Bonucci, professeure d’Histoire contemporaine à l’Université de Paris VIII, spécialiste de l’Italie et auteur de Totalitarisme fasciste (CNRS Edition, 2018), ce constat est « indéniable » et « les mises en accusation permanente des migrants » par les élus de la Ligue notamment ont « libéré des formes d’agressivité ».

L’Italie connait-elle selon vous une montée du racisme ?

Indéniablement, sans dramatiser et en espérant que les choses ne s’aggravent pas, il y a une recrudescence d’actes racistes en Italie, liés aux multiples signaux envoyés lors de la campagne électorale par les élus de Ligue, devenue puissante depuis. Toute la campagne a tourné autour de thèmes nationalistes, à la fois contre l’Europe et anti-migrants, comme si le salut de l’Italie viendrait du blocage de l’immigration à ses frontières.

Existe-t-il un lien entre la multiplication de ces actes et le discours politique de la Ligue ?

Si le discours de Matteo Salvini [Ministre de l’Intérieur, membre de la Ligue] a eu le mérite d’interpeller l’opinion publique sur la démission européenne en matière de politique migratoire, ses mises en accusation récurrentes des migrants ont pu libérer des formes d’agressivité. Elles étaient peut-être déjà présentes de manière latente dans la société italienne, mais ces discours ont pu envoyer un signal à des gens qui n’osaient pas passer à l’acte et qui se permettent aujourd’hui de le faire.

Dans l’accord politique passé entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue figure un projet de milices d’autodéfense à l’échelle municipale. Même si la loi n’a pas encore été discutée par les parlementaires, on voit quand même des gens qui procèdent à des agressions visant spécifiquement des étrangers sur la base du soupçon. Ce fut le cas du Marocain de 43 ans, décédé après avoir été pris en chasse en voiture par des Italiens qui l’accusaient d’être un voleur.

Comment réagissent les forces d’opposition ?

Le parti démocrate (PD) à gauche a dénoncé le caractère raciste de ces agressions et annonce l’organisation d’une manifestation en septembre contre le racisme. L’Église catholique, par la voix du Pape et d’associations caritatives, a également condamné très fermement ces agressions. Salvini de son côté a appelé à respecter l’état de droit en invitant les victimes à saisir la justice. Mais également en expliquant que la meilleure réponse au racisme était la lutte contre l’immigration. Par ailleurs, Matteo Salvini ne cesse d’envoyer des messages très ambigus en tweetant d’anciens slogans fascistes.

Est-ce pour autant un phénomène nouveau ?

Le racisme est dans l’ADN même de la Ligue. Née sous le nom de Ligue du Nord, cette organisation avait à l’origine un discours raciste à l’égard des méridionaux, c’est-à-dire les Italiens du Sud. A partir du moment ou Salvini a compris que le projet de partition de l’Italie avait peu de chance d’aboutir, le racisme dans son discours s’est déplacé sur les migrants. Comme dans d’autres pays, comme en France, les stéréotypes racistes circulent depuis longtemps dans certains secteurs et notamment dans le milieu du sport ou en politique.

Comment expliquer l’apparition soudaine de ces manifestations ?

Le racisme des Italiens a été, d’une certaine façon « invisibilisé » notamment en raison du mythe des Italiens « brava gente ». C’est l’idée d’un peuple humaniste, incapable de violence répandue dans la péninsule et ailleurs. Mais quand on regarde ce qu’il s’est passé dans l’Histoire ce n’est pas le cas, l’Italie a pu mener une politique terrible, fasciste et antisémite notamment dans ses colonies, en Ethiopie.

Ensuite, on pense plus souvent à l’Italie comme terre de départ. A la fin du XIXe aux Etats-Unis ou en Europe, les Italiens étaient eux-mêmes victimes de xénophobie. Puis vers la fin des années 1990, les flux se sont inversés et l’Italie est devenue terre de migration. Le racisme culturel, qui existe partout dans le monde, dans chaque pays, est devenu plus concret avec l’arrivée de migrants. Sa position de pays « frontalier » avec les rives de l’Afrique et l’absence de solidarité européenne a permis depuis de donner plus de crédibilité aux discours très alarmistes sur la pression migratoire et aux discours xénophobes.

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