Histoire de grandes découvertes: Les tribus centenaires de l’Himalaya, trop belles pour être vraies?

SERIE D’ETE (3/4) « 20 Minutes » a plongé dans le passé d'une aventurière intrépide…

Nicolas Raffin

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Des montagnes de la chaîne de l'Himalaya.
Des montagnes de la chaîne de l'Himalaya. — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • Durant l’été, 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, consacre une série d’articles aux grandes découvertes et aux grands voyages.
  • Aujourd’hui, l’expédition en Himalaya de Jill Cossley-Batt.

Tout l’été, 20 Minutes revient sur quelques grandes découvertes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, l’expédition en Himalaya de Jill Cossley-Batt

Jill Cossley-Batt n’avait peur de rien. A partir des années 1920, cette aventurière britannique va sillonner le monde et connaître son moment de gloire avec la découverte et l’étude d’une « tribu perdue » dans les confins de l’Himalaya. Mais avant de revenir sur cette mystérieuse trouvaille – et sur les questions qu’elle pose-, il faut s’intéresser au parcours de cette exploratrice.

L’un de ses livres, The Elixir of Life, paru en 1933, permet d’avoir une première description. On y apprend que Jill Cossley-Batt (parfois orthographiée « Crossley » dans les journaux de l’époque) est une chimiste reconnue qui a mis son talent au service du Royaume-Uni pendant la Première Guerre mondiale. Elle devient ensuite correspondante pour le London Times et à cette occasion, entame un voyage de plusieurs années dans tout l’Empire britannique.

Rencontre avec des cannibales

A son retour, en 1930, elle donne une interview incroyable au Daily Express, qui est reprise par plusieurs journaux à travers le monde, dont le Malaya Tribune de Singapour. « Elle affirme avoir parcouru des milliers de kilomètres à travers des terres inconnues, et être passée par l’Afrique du Sud, l’Australie, l’Inde, la Chine (…) » explique le journal. Jill Cossley-Batt raconte aussi qu’elle a « rencontré des cannibales » dans le désert du Kalahari, et des gorilles près du lac Tanganyika.

Malgré toutes ces péripéties, la Britannique a encore faim de découvertes. Dans le même article, elle annonce qu’elle va « retourner en Inde pour étudier une tribu spéciale ». « Je crois que l’étude de cette tribu bouleversera les connaissances actuelles » déclare-t-elle. De quoi faire rêver le lecteur de l’époque.

Le peuple troglodyte

Mais pourquoi cette tribu mérite-t-elle autant d’intérêt ? Le Paris Soir du 9 décembre 1930 apporte une partie de la réponse. « Loin et haut dans le massif de l’Himalaya, il existe une tribu mystérieuse de gens vivant dans des cavernes à l’écart de la civilisation (…) On sait peu de chose sur ces troglodytes, sinon qu’ils doivent descendre des Chaldéens [peuple issu de Mésopotamie et converti au catholicisme] ».

Jill Cossley-Batt aurait donc découvert les descendants de ce peuple en 1921, et repart les étudier en 1930. « La chose qui m’a le plus étonné chez eux, explique-t-elle au Daily Express, c’est que les centenaires (…) y sont très nombreux ». Ce mystère de la longévité est systématiquement mis en avant dans les articles consacrés à l’expédition….avec parfois quelques exagérations. Ainsi, Le Petit Marseillais écrit que ces « Chaldéens » « vivent jusqu’à 150 ans, et ignorent la tuberculose et le cancer »…

« Importantes découvertes »

Le 7 mars 1931, Jill Cossley-Batt et son compagnon, le docteur Irving Baird (ils se marieront quelques mois plus tard), appareillent de Marseille, direction l’Inde. Les deux explorateurs sont lourdement équipés : en plus de « 18 mois de nourriture », ils embarquent aussi « des pellicules cinématographiques et des caméras » relate The Advertiser. Le but est évidemment de documenter leurs découvertes et de ramener des preuves tangibles. D’autant que plusieurs pays, dont le Canada, ou encore l’Australie, subventionnent le périple.

Le résultat de l’expédition est publié le 10 novembre 1931 par le Canberra Times sous un titre alléchant : « Une tribu perdue retrouvée dans l’Himalaya ». Le journal parle « d’importantes découvertes médicales et historiques ». « Ils [les membres de la tribu] possèdent sans aucun doute le secret d’une vie saine, et ils bénéficient d’une longévité supérieure à toute celle des autres races » poursuit l’article. Jill Cossley-Batt et Irving Baird tireront un livre de cette expérience, intitulé The Elixir of Life.

En revanche, les éventuels films réalisés sur cette tribu ne semblent pas avoir résisté au temps. Dans un article publié en 2016, le petit-fils d’Irving Baird, Scott Wallace, refait le voyage de son grand-père en Inde. Il explique : « ce qu’il est advenu de l’ensemble des pellicules reste un mystère. J’ai seulement pu récupérer un clip de 11 minutes » dans lequel on voit notamment un vieux marché et un monastère… mais pas les « Chaldéens ».

L’espoir de la « source de jouvence »

Quel crédit faut-il alors accorder à cette découverte ? « Sur le siècle dernier, il y a eu de très nombreuses découvertes de ce type-là, remarque Christophe de Jaeger*, président de la Société française de médecine et physiologie de la longévité. Vous avez des groupes de population centenaire dans le Caucase, en Amérique du Sud. Le problème, c’est que l’on n’a aucune véritable certitude sur leur date de naissance, puisqu’il n’y a rien d’écrit, il n’y a pas de registres officiels. »

Le praticien poursuit : « Les explorateurs ont rencontré des tribus, ont découvert des gens d’aspect très âgés. Les légendes locales et l’espoir de découvrir une "source de jouvence" fait le reste. Quand les scientifiques ont essayé à partir des années 1950 de retrouver des références fiables, de vérifier les âges, on est allés de déconvenues en déconvenues. ».

« Les gens recherchent la pierre philosophale »

Et malgré ces études, certaines légendes ont la vie tenace. Ainsi, de nombreux sites affirment toujours que la tribu des Hunzas, installée dans la même région que celle explorée par Jill Cossley-Batt, ne serait pas affectée par le cancer en raison de son alimentation et que ses membres peuvent vivre jusqu’à 145 ans.

« Les gens recherchent la « pierre philosophale », quelque chose où on ne se donne pas de mal, où il suffit par exemple de manger des abricots pour devenir immortel, regrette Christophe de Jaeger. Il est très clair que c’est complètement faux, et c’est tellement fou que les scientifiques ne prennent pas la peine de démentir les allégations que l’on voit sur internet ».

 

*Auteur (à paraître en septembre) de : « Bien vieillir sans médicaments – les clefs de la longévité en bonne santé » (Ed. du Cherche Midi).