Etats-Unis: Les mystérieuses disparitions des femmes amérindiennes

PORTEES DISPARUES Près de 5.700 cas de disparitions ont été enregistrés par la police fédérale en 2017. Cette année, déjà plus de 2.750 nouvelles affaires ont été signalées…

V.R.B avec AFP

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Ashley Loring est toujours portée disparue.
Ashley Loring est toujours portée disparue. — Capture d'écran / Facebook

Qu’est-il arrivé à ces femmes ? Cela fait un an qu’Ashley Loring « est toujours portée disparue », rappelle une page Facebook dédiée à l’étudiante à la fine silhouette et au regard franc cerclé de lunettes, originaire de la tribu Blackfeet dans l’Etat américain du Montana.

Ieesha Nightpipe, une Rosebud Sioux de Parker, en Arizona, manque elle aussi à l’appel depuis 18 mois. Elle était toxicomane, avait fait de mauvaises rencontres. Sa sœur Toni craint le pire. Carolyn DeFord, de son côté, cherche sa mère Leona Kinse depuis plus de 18 ans qui « est allée faire des courses et n’est jamais revenue ».

Ashley, Ieesha, Leona font partie des milliers d’Amérindiennes qui chaque année disparaissent aux Etats-Unis. Le problème est tel que le Sénat a créé une journée de sensibilisation nationale sur les Amérindiennes disparues et tuées (MMIW) le 5 mai, en mémoire d’Hanna Harris, une Cheyenne disparue en 2013, retrouvée morte après avoir été violée.

Les disparues sont « rarement retrouvées vivantes »

Le sort de Savanna Lafontaine, membre de 21 ans de la tribu de Spirit Lake, disparue il y a un an dans le Dakota du Nord alors qu’elle était enceinte de 8 mois et qui a été retrouvée éventrée, a donné lieu à une proposition de loi fédérale pour améliorer la collecte de données et les protocoles d’enquêtes. Un film, « Wind River », sorti l’an dernier, et les œuvres de nombreux artistes tentent d’attirer l’attention sur le problème.

Les disparues sont « très rarement retrouvées vivantes. Certaines ne sont pas retrouvées du tout. C’est la plupart du temps des homicides, il y a aussi des cas de trafic sexuel », énonce Annita Lucchesi, chercheuse en études culturelles. Cette Amérindienne, elle-même victime d’une agression sexuelle, a réalisé en faisant son doctorat « qu’il n’y avait pas de chiffres sur lesquels tout le monde était d’accord », et s’est donnée pour mission de collecter le plus de données possibles, explique-t-elle.

Quatre Amérindiennes sur cinq ont subi des brutalités

Les militantes estiment que les statistiques sous-estiment la réalité car tous les cas sont loin d’être rapportés à la police, notamment en raison d’un manque de confiance envers les autorités. Pour Carolyn DeFord, « ça remonte à notre traumatisme historique, quand (les colons européens) tuaient notre peuple pendant le "Removal Act". » « Nous portons ce traumatisme dans notre ADN, insiste Carolyn DeFord. Nous avons des taux de violence conjugale, de SDF, d’addictions plus élevés que pour les autres groupes ethniques. »

Quatre Amérindiennes sur cinq ont subi des brutalités dans leur vie, soit plus d’1,5 million de femmes, d’après une étude de 2010 publiée par l’Institut national pour la Justice (NIJ). Plus d’une sur trois a été violée, deux fois plus que les Américaines blanches. Dans certaines réserves, les femmes sont victimes de meurtres à des taux dix fois plus élevés que la moyenne nationale. Dans la majorité des cas, ce sont leurs compagnons qui sont à l’origine des violences.

« Un sentiment d’impunité »

Les polices tribales manquent de formation et moyens pour couvrir des zones très vastes, parfois reculées. Kimberly Loring, la sœur d’Ashley, fait valoir qu’il y a « 18 agents de police pour plus de 6.000 kilomètres carrés » dans la réserve des Blackfeet. Les forces de l’ordre mettent souvent trop de temps à intervenir, abonde John Anderson, procureur du Nouveau-Mexique

Autre facteur : les polices tribales n’ont pas autorité pour poursuivre les non-Amérindiens, même pour des agressions commises sur leurs terres. La police fédérale délaisse beaucoup de cas et quand elle prend en charge un dossier, des mois ont parfois été perdus. D’autant que, parfois pauvres ou toxicomanes, comme Leona ou Ieesha, certaines disparues ne représentent pas des victimes jugées « crédibles » par les autorités pour bénéficier d’un avis de disparition, déplore Carolyn DeFord.

Tout cela donne « un sentiment d’impunité aux agresseurs », constate Mallory Black, de l’association Strongheart Native Helpline​.