L’ONU n’aime plus le droit d’ingérence

Vincent Glad

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Un Français travaillant pour une association humanitaire, Pascal Marlinge, a été "sauvagement assassiné" dans l'est du Tchad, a déclaré jeudi le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner dans un communiqué.
Un Français travaillant pour une association humanitaire, Pascal Marlinge, a été "sauvagement assassiné" dans l'est du Tchad, a déclaré jeudi le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner dans un communiqué. — Pablo Cozzaglio AFP/archives

Le 7 décembre 1988, un séisme d’une magnitude de 6,9 sur l’échelle de Richter dévaste la région de Spitak en Arménie. Bernard Kouchner, alors secrétaire d’Etat à l’Action humanitaire, fait voter par l’ONU une résolution qui s'inspire de la philosophie du «droit d’ingérence»: la souveraineté des Etats ne peut être absolue face un désastre humanitaire, la communauté internationale peut contraindre un pays à laisser entrer des secours.

Vingt ans après, le cyclone Nargis ravage la Birmanie, le chiffre de 100.000 morts est évoqué, la junte au pouvoir bloque en partie l’aide internationale et Bernard Kouchner est ministre des Affaires étrangères. Pourtant l’ONU vient de rejeter un projet français de résolution: la «responsabilité de protéger», une évolution du droit d’ingérence, devait poser le principe la responsabilité morale de la communauté internationale, sans évoquer la question sensible de la «souveraineté» des Etats.

La Russie, la Chine, l’Inde sont contre

Que s’est-il passé? Pourquoi le droit d’ingérence ne passe plus à l’ONU? «Le contexte international a changé depuis la fin de la Guerre froide», explique à 20minutes.fr Philippe Ryfman, chercheur spécialiste des ONG à l'université de Paris I. «En 1988, l’URSS de Gorbatchev avait voté le droit d’ingérence. Mais aujourd’hui, au côté de pays comme l’Inde et la Chine, la Russie s’oppose à l’application de la “responsabilité de protéger”, concept défendu par l’ONU, aux catastrophes naturelles, craignant que des organisations internationales n’entrent dans leur pays en cas de catastrophe humanitaire».

«Une catastrophe naturelle apparaît à l’opinion internationale comme quelque chose qui touche le monde entier alors qu’il y a une dimension politique forte», continue Philippe Ryfman. «Cela peut créer des troubles, des émeutes ou même un renversement de pouvoir. D’autre part, accepter la présence d’ONG peut apparaître comme un aveu de faiblesse vis-à-vis de sa population.»

La France a causé des «dégâts considérables»

Le secrétariat général de l’ONU, qui connaît toutes ces difficultés, a piqué un gros coup de colère contre la France: Bernard Kouchner a causé «des dégâts considérables au sein de l’ONU», a déclaré Edward Luck, conseiller spécial du secrétaire général des Nations Unies. L’ONU craint que la France, en provoquant un vote perdu d’avance sur la Birmanie, ait plombé le principe de «responsabilité de protéger» voté en 2005 au Conseil de sécurité, un concept que l’ONU peine à imposer.

La France paraît aujourd’hui isolée sur la question birmane. En plus du revers à l’ONU, Bernard Kouchner a dû avaler un désaveu des gouvernements européens. Réunis à Bruxelles le 13 mai, les ministres chargés du développement, n’ont pas approuvé la position française qui tente d’imposer la «responsabilité de protéger», estimant qu’il ne fallait pas brandir une telle menace au gouvernement birman.

Les ministres ont préféré adresser un appel aux autorités birmanes en leur demandant d’offrir aux ONG «un accès libre et sans entrave». Une simple déclaration de principe, bien loin de l’esprit du droit d’ingérence développé dans les années 80.

>> Lire notre blog en direct de Birmanie avec l'association humanitaire GSCF...