Histoires de grandes découvertes: Quand les Européens «redécouvrent» les Pygmées au XIXe siècle

SÉRIE D’ETE (2/4) «20 Minutes» a fait un tour aux archives pour vous montrer l’intérêt suscité à l’époque par ces peuples…

Nicolas Raffin

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Au début du XXe siècle, le colonel Harrison amène six Pygmées au Royaume-Uni, où ils feront sensation.
Au début du XXe siècle, le colonel Harrison amène six Pygmées au Royaume-Uni, où ils feront sensation. — MARY EVANS/SIPA
  • Durant l’été, 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, consacre une série d’articles aux grandes découvertes et aux grands voyages.
  • Aujourd’hui, la « découverte » des Pygmées par les Européens à la fin du XIXe siècle.

Tout l’été, 20 Minutes revient sur quelques grandes découvertes, en partenariat avec  Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, la fascination pour la « redécouverte » des Pygmées en Afrique au XIXe siècle…

« Il y avait autrefois, ainsi commencent toutes les fables, des hommes, les Pygmées, habitant la Libye. […] Les découvertes modernes ont donné raison au savoir des anciens. » Mais à quels « anciens » le Journal des villes et campagnes fait-il référence ce 20 décembre 1887 lorsqu’il affirme que des Pygmées ont été découverts ? Pour comprendre, il faut opérer un grand retour en arrière, à l’époque de l’Iliade (entre 800 et 700 avant J.-C.).

Dans ce fameux texte attribué à Homère apparaît l’expression « la race des Pygmées ». Le mot grec Pygmè faisant référence à la taille, le Pygmée est donc, selon Homère, un être de petite taille. Quelques siècles plus tard, Aristote affirme – sans aucune preuve - que « l’existence de ce peuple n’est pas une fable ». « Dès ce moment […] personne ne va plus jamais remettre en question l’existence des Pygmées, mais plutôt s’efforcer de les trouver, ou mieux de les reconnaître » note le chercheur du CNRS Serge Bahuchet, dans l'article L’invention des Pygmées, paru en 1993.

Faire le buzz, déjà

Au XIXe siècle, ces représentations héritées de l’Antiquité sont toujours présentes. « Tout le monde cherche les Pygmées, explique Paul Verdu, chargé de recherche au CNRS et généticien des populations humaines au Muséum national d’Histoire naturelle. Pendant des centaines d’années, on les situera à la limite du monde connu. On parle des Pygmées comme on parle des Centaures. »

Il n’est donc pas surprenant qu à l’époque, les Européens qui explorent l’Afrique et croisent des hommes de petites tailles affirment immédiatement avoir découvert des Pygmées. « Ça s’inscrit dans un mythe, poursuit Paul Verdu. Quand vous écrivez que vous avez trouvé les Pygmées, vous faites un carton. L’imaginaire collectif est très important. » Chaque « découverte » est ainsi relayée par les journaux de l’époque : un vrai buzz médiatique avant l’heure.

Des stéréotypes bien ancrés

Pour s’en convaincre, il suffit de lire Les annales politiques et littéraires du 26 juin 1887. Le journal évoque le travail d’Armand de Quatrefages, affirmant que « ces nains [les Pygmées] ont existé ; ils existent encore ; les voyageurs les ont vus et décrits sans se douter qu’ils se trouvaient en présence des anciens Pygmées ». Leur taille est évidemment toujours mentionnée : « nains de l’Ouest » (Le Figaro, 1897), « petits nègres » (Journal des villes et des campagnes, 1897), « entre 1m20 et 1m30 » (Le Petit Journal, 1905).

Même si les Pygmées ont l’image d’un peuple légendaire, les commentaires à leurs sujets sont souvent emprunts de racisme. « Ces pauvres sauvages, on le voit, n’en sont pas moins très avancés » (Journal des villes et des campagnes), « en réalité, ces nains, que l’on serait tenté de considérer comme des singes de l’espèce la plus dangereuse, ont l’instinct du commerce » (Le Figaro).

Un terme parfois considéré comme « péjoratif »

Toute cette production littéraire va contribuer à ancrer les représentations occidentales des Pygmées. « L’imaginaire racialiste du XIXe siècle perdure encore aujourd’hui, affirme Paul Verdu. Le sujet est sensible. Aujourd’hui, les Pygmées sont des minorités qui ne sont pas très bien traitées : ils ont des difficultés pour l’accès à la propriété, ils subissent les conflits armés, l’exploitation des ressources de la forêt, et une forme de discrimination sociale. »

« En Afrique centrale, le terme "Pygmée" est de plus en plus considéré comme péjoratif, si bien qu’il est remplacé dans les discours par d’autres appellations, comme "4B" au Cameroun, ou "populations autochtones" de manière plus générale », relèvent Marine Robillard et Serge Bahuchet dans l’article Les Pygmées et les autres publié en 2012.

Les « Pygmées » existent-ils ?

Au final, si les journaux du XIXe siècle ne s’embarrassaient pas pour utiliser le terme « Pygmée » à tort et à travers, les recherches les plus récentes incitent à beaucoup plus de prudence. Certes, la génétique a permis de montrer que les populations catégorisées comme « Pygmées » avaient une origine génétique commune, qui remonte à plusieurs dizaines de milliers d’années.

Et pourtant, le mot « réunit ainsi un ensemble hétérogène de groupes ethniques dispersés, tous vivants dans le bassin congolais […] mais différant pourtant physiquement, génétiquement, linguistiquement et culturellement », notent Marine Robillard et Serge Bahuchet. On est très loin des « Pygmées d’Afrique » grossièrement décrits il y a plus de 140 ans…

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